Nom : Albert DeSalvo
Alias : " L' étrangleur de Boston "
Date de naissance : 3 Septembre 1931
Classification : Tueur en série
Caractéristiques : Viol
Nombre de victimes : 13
Date de meurtres : Juin 1962 - Janvier 1964
Date d'arrestation : Novembre 1964
Méthode de meurtre : Strangulation
Lieu : Boston, Massachussets, USA
Statut : Condamné à la prison à perpétuité le 9 Janvier 1967. Tué par un autre détenu le 25 Novembre 1973.


I     PREMIERS  MEURTRES

 


Aux Etats-Unis, le crime se manifeste avec une régularité
consternante. En 1962, à Boston, l'annonce d'un meurtre par
semaine n'étonnait plus, mais le mois de juin marqua le début
d'une série de 13 meurtres par strangulation.

 
     Le mardi 14 juin 1962, quelques minutes avant 19 heures, Juris Slesers gara sa voiture devant une maison de brique rouge située au 77 Gainsborough Drive, charmante rue bordée d'arbres du quartier de Back bay à Boston. Il sortit de son véhicule, monta au troisième étage et frappa à la porte de l'appartement 3F dans lequel vivait sa mère, Anna Slesers.
     Il n'obtint pas de réponse. Juris Slesers frappa à nouveau, plus fort : sa mère, qui adorait la musique, était sans doute entrain d'écouter la radio ou un disque sur la chaîne stéréo et ne l'entendait pas. La porte ne s'ouvrit pas. Juris, très surpris, frappa à nouveau. Normalement, Anna Slesers attendait sa visite.

     A 19h30, Juris fut certain qu'il se passait quelque chose d'anormal. Sa mère avait peut-être eu un malaise qui l'avait terrassée avant qu'elle ait pu prévenir quelqu'un. A 19h45, Juris se décida à enfoncer la porte d'entrée. En pénétrant dans l'appartement, il faillit tomber sur une chaise placée au milieu de l'entrée. Il se rendit dans la chambre d'Anna et découvrit les tiroirs de la coiffeuse grands ouverts.
     Juris, n'ayant toujours pas trouvé sa mère, revint dans l'entrée, puis se dirigea vers la cuisine et la salle de bains. Il découvrit alors sa mère étendue sur le sol de la cuisine. Elle gisait les jambes écartées, la jambe droite repliée. Son peignoir, ouvert sur le devant, révélait son corps nu. La ceinture bleue du vêtement était serrée autour de son cou, et nouée en un gros noeud maladroit.
    
Joseph Magliaro, assis à l'endroit où fut retrouvé le corps d'Anna Slesers. Magliaro emménagea dans l'appartement peu après le meurtre, et décrivit l'atmosphère des lieux "plutôt étrange".
     Juris comprit que sa mère était probablement morte et appela la police, qui arriva sur les lieux quatre minutes plus tard. Peu après vingt heures, l'inspecteur James Mellon et le sergent John Driscoll de la brigade criminelle se rendirent sur place.
     Juris, bouleversé par le drame, expliqua qu'il pensait que sa mère avait dû se suicider dans un moment de désespoir. Mais l'inspecteur Mellon se forgea une opinion toute différente en observant l'état des lieux.
     A côté du corps, la baignoire était remplie d'eau au tiers, comme si Anna Slesers avait été sur le point de prendre un bain. Cette observation, corroborée par d'autres détails, indiquait que la victime avait sans doute été surprise pendant sa toilette par son meurtrier.

Un   curieux   désordre
 
     Ce n'était pas tout. L'inspecteur Mellon avait été frappé par la propreté et l'ordre qui régnaient dans l'entrée et dans le salon. Pourtant, dans la cuisine, une corbeille à papier
 
" Je rentrais à la maison et
je regardais ce que j'avais
fait à la télévision. Je me
mettais alors à pleurer
comme un bébé "
ALBERT DESALVO

 
était renversée et son contenu éparpillé sur le sol. Les tiroirs de la coiffeuse étaient ouverts, et ils avaient visiblement été fouillés.
     Les soupçons de Mellon allaient bientôt s'avérer justes. L'autopsie révéla qu'Anna Slesers avait reçu une blessure à la tête, consécutive à un coup ou à un choc, et confirma que la victime avait bien été étranglée. Aucun indice n'indiquait qu'elle avait été violée, mais elle avait subi des violences sexuelles.

Thomas Bruce, concierge, découvrit le corps de Nina Nichols. La victime était étendue, son peignoir rose et sa combinaison relevés jusqu'à la taille, deux bas de nylon autour du cou.

     La police en concluait qu'un inconnu avait pénétré dans l'appartement, probablement pour y commettre un larcin. Apercevant alors Madame Slesers prête à prendre son bain, il avait dû l'agresser, poussé par une incontrôla-
ble pulsion sexuelle. Paniqué à l'idée qu'elle puisse le reconnaître, il avait ensuite étranglé sa victime.
     Deux faits demeuraient néanmoins troubl-
ants aux yeux de la police. Comment l'assassin avait-il pénétré dans l'appartement? Aucune trace d'effraction n'ayant été relevée, on sup-
posa que la victime avait volontairement laissé
entrer le meurtrier chez elle. Pourtant, Anna Slesers était une femme timide et réservée, et nul ne l'avait jamais vue en compagnie d'un
homme. Il était encore moins vraisemblable qu'elle ait ouvert la porte à un inconnu alors qu'elle était en peignoir et ne portait pas son dentier.
 
Pas   de   mobile
 
     Le second point déconcertant était le mobile. Le désordre qui régnait dans l'appart-
ement suggérait un cambriolage, mais le meurtrier avait négligé une montre en or et plusieurs bijoux.
     Peu de détails de l'affaire furent rendus publics. Durant les jours qui suivirent, on interrogea plus de soixante personnes, mais sans résultat. Aussi pendant quelques temps, considéra-t-on le meurtre d'Anna Slesers comme une agression criminelle de plus à ajouter aux statistiques bostoniennes.

     Mais le 30 juin, soit deux semaines après ce premier crime, on découvrit le corps d'une femme d'âge avancé. Le meurtre de Nina Nichols, âgée de 68 ans, s'était déroulé dans des circonstances presque analogues. La victime avait été étranglée à l'aide de deux bas de nylon lui appar-
tenant, noués de façon semblable autour de son cou. On avait remonté son peignoir et sa combinaison jusqu'à la taille, de sorte que Nina Nichols apparaissait demi-nue.
 
Un   chaos   organisé

 
     Comme dans l'affaire Slesers, l'appartement de la victime montrait des signes de désordre.
     On avait examiné les sacs de Nina Nichols et renversé leur contenu à terre. Ses vêtements et ses affaires étaient éparpillés au hasard, et on avait déchiré un album de photos dont les pages jonchaient le sol.
     Mais comme dans le cas précédent, le mobile de l'agression n'était pas le vol (le meurtrier avait laissé un appareil photo d'une valeur minimum de 300 $), et un semblant d'ordre était encore visible au milieu de ce fouillis méthodiquement obtenu. On ne trouva aucune trace d'effraction.
     Quant à la personnalité de la victime, elle ne fournissait aucun indice. Nina Nichols était veuve depuis plusieurs années et ne comptait pas d'homme parmi ses proches.
     La police de Boston était donc confrontée à la situation suivante : deux femmes âgées avaient été
sexuellement abusées et étranglées en l'espace de deux semaines.
     Le préfet de police Edward McNamara, récemment nommé à la tête de la police bostonienne, convoqua les responsables de section à une réunion, le lundi 2 juillet.
 
" Ce n'était pas un acte sexuel...
c'était parce que je la détestais.
Pas elle particulièrement, mais
toutes les femmes en général "
ALBERT DESALVO

     Avant même que l'entretien ne s'achève, McNamara fut informé d'un troisième assassinat. Helen Blake, infirmière en retraite âgée de 65 ans, venait d'être découverte étranglée à son domicile, 73 Newshall Street à Lynn, une localité située à quelques kilomètres au nord de Boston.
La police se livra à une fouille minutieuse de l'appartement d'Helen Blake (à droite). Après ces trois meurtres, il leur fallait découvrir au plus vite un indice pour identifier l'Etrangleur.

     Le meurtre avait été commis dans des circonstances similaires à celles des deux précédents. La victime était presque nue, elle avait été étranglée avec un bas de nylon dans lequel était glissé un soutien-gorge dont les bretelles formaient un gros noeud au-dessous du menton. Comme Anna Slesers et Nina Nichols, la victime avait subi des violences sexuelles, mais n'avait pas été violée. On avait fouillé son appartement et examiné ses affaires. Helen Blake était morte depuis plusieurs jours lorsque l'on découvrit son corps. L'autopsie permit de fixer la date du meurtre au 30 juin, soit le même jour que celui de Nina Nichols. Toutefois on ne put déterminer l'heure du crime. Le tueur avait donc frappé deux fois le même jour.
     Devant le nombre et la similarité des meurtres, la police comprit qu'elle n'avait pas affaire à des crimes isolés, exécutés par différents agresseurs. Les policiers devaient maintenant envisager d'imputer ces meurtres à une seule personne - un tueur déchaîné doublé d'un maniaque sexuel.

LES DEBATS

Avec l'accession de John F. Kennedy à la présidence,
Boston espérait une période de renouveau dans les
années 60. Mais l'Etrangleur amena la terreur
dans les foyers.

 
     Le meurtre d'Anna Slesers souleva peu de commentaires dans une ville où 50 crimes environ étaient commis chaque année. En revanche, la découverte du double assassinat du 30 juin 1962 fit souffler un vent de panique sur la ville. Après le meurtre d'Ida Irga, quat-
rième victime de l'Etrangleur, la panique atteint de tels sommets que, le 24 août, le Boston Herald lui consacra son éditorial sous le titre "L'hystérie ne résoud rien". Six jours plus tard, on découvrait le corps d'une cinquième victime.
     On attribua au meurtrier inconnu des pouvoirs surnaturels. L'homme fut surnommé l'Etrangleur Fou, le Tueur du Soir (certaines de ses victimes furent tuées en fin d'après-midi), ou encore l'Etrangleur Fantôme.

Le   règne   de   la   peur
 
     La peur de l'Etrangleur paralysa la vie quotidienne des bostoniens. Releveurs de compteurs, enquêteurs, employés des services sociaux, étudiants de Harvard travaillant sur des études de terrain, agents électoraux et
postiers trouvèrent porte close.    
     Des fabricants de produits de beauté traditionnellement vendus en porte-à-porte enregistrèrent une baisse sévère de leurs ventes. En revanche, les serruriers firent des affaires en or. Chaque meurtre par strangulation amenait une demande croissante de chaînes, de verrous, d'oeilletons et de fermetures de fenêtre.



     Un grand nombre de femmes barricadèrent les issues de leur maison et cachèrent sous leur lit des armes de fortune telles que parapluies ou bâtons de ski. D'autres prirent des leçons de karaté et de techniques de défense.
     Bien que l'Etrangleur ait toujours tué chez ses victimes, les femmes ne se sentaient plus en sécurité à l'extérieur. Elles se refusaient à sortir après la tombée de la nuit, ou partaient accomp-
agnées d'une amie, armées de bombes à gaz lacrymogène et de couteaux.
     Certaines femmes décidèrent de prendre un chien pour se protéger. La demande augmenta au point que les gens devaient faire la queue devant les fourrières de la Société Américaine pour la Protection des Animaux pour pouvoir adopter un des chiens errants ramassés.
     L'Etrangleur focalisa les craintes des paranoïaques et des déséquilibrés. Une femme, qui avait signalé à la police un jeune voisin dont elle jugeait le comportement étrange, se tua en se jetant la tête la première de la fenêtre de son appartement, situé au troisième étage.
     Face à la montée de la panique, la police prodiguait un simple conseil : fermer les portes et dénoncer tout rôdeur ou toute personne au comportement étrange. Un service d'appel d'urgence fut mis en place et la police reçut d'innombrables témoignages sur des personnes qui se révélèrent dans la plupart des cas être d'anciens amants ou des voisins. Tous les appels firent l'objet de vérifications qui ne débouchèrent sur rien, mais mirent à jour le subconscient d'une ville puritaine.

II        EN   LIBERTE



Chargé d'élucider trois meurtres, le préfet de police Edward
McNamara allait déclencher l'une des plus grandes chasses à
l'homme de l'histoire américaine. Il ignorait que la croisade
diabolique de l'Etrangleur ne faisait que commencer.

 
     La nouvelle de la mort d'Helen Blake galvanisa McNamara, et la police de Boston se mobilisa pour la plus grande chasse à l'homme des annales de la ville.  On annula toutes les permissions et on plaça sur l'affaire les meilleurs détectives.

Jacqueline Johnson (ci-dessus), escortée par des détect-
ives devant le 515 Park Drive (à droite), où son amie
Patricia Bissette avait trouvé la mort. Ce meurtre confir-
ma les craintes de la police : désormais, l'Etrangleur
s'attaquait aussi bien aux jeunes femmes qu'aux personnes
âgées.
   D'après les psychiatres travaillant 
avec la police, le meurtrier devait 
avoir entre 18 et 40 ans. Il s'agissait
d'un homme jeune en proie à un 
délire de persécution, qui éprouvait
de la haine envers sa mère, ce qui
expliquait ses attaques sur des
femmes âgées.

 
     Les hommes inculpés pour agressions sexuelles, ou récemment sortis d'établissements psychiatriques firent l'objet de contrôles.
     Alors que l'on rassemblait tous les suspects et que l'on vérifiait les casiers judiciaires, la police lança un appel enjoignant aux femmes de tenir leurs portes fermées et de se montrer particulièrement vigilantes. Un numéro d'appel d'urgence (DE 8-1212) fut mis en place et annoncé dans tous les journaux, dans les programmes radiophoniques et les émissions télévisées.

Enrayer   la   panique
 
     McNamara fit appel à la presse, demandant à ce que les crimes ne soient pas décrits en détail. Il craignait avant tout que la population ne soit gagnée par la panique.
     Parallèlement, il chercha des renforts de tous côtés. Cinquante détectives triés sur le volet furent sélectionnés pour assister à un séminaire sur les crimes sexuels, donné par un spécialiste du FBI - qui proposa aussi son aide. Parmi ces cinquantes hommes figuraient le lieutenant détective Edward Sherry, le lieutenant John Donovan, chef de la brigade criminelle de Boston, James Mellon et le détective Phil DiNatale.
     Ce même groupe serait plus tard responsable des investigations policières dans cette affaire. Après le séminaire, ils retournèrent immédiatement à leur enquête sur  l'Etrangleur, dans l'espoir que ce savoir fraîchement acquis leur permettant de déceler de nouveaux indices.


     

Des points communs
 
     Plus d'un mois s'écoula sans autre meurtre. Mais le 21 août, une paisible retraitée de 75 ans fut retrouvée étranglée dans son appartement. Ida Irga vivait dans un immeuble de cinq étages situé au 7 Grove Street, dans le quartier ouest de Boston. La victime était décedée depuis deux jours environ.
Le meurtre avait été exécuté de la même manière que les précédents, mais comportait
toutefois une variante sinistre. La victimeavait été placée jambes écartées, un coussin sous les fesses, les chevilles attachées aux montants de deux chaises.
IDA IRGA, 75 ans, vivait seule depuis le décès de son mari, survenu dans les années 1930. Timide et réservée, elle aimait aller au concert. Elle consultait parfois au Massachussetts Memorial Hospital.

     La position du corps ressemblait ainsi à ce qu'un journaliste décrivit comme "une parodie grotesque de position gynécologique".
     Un autre détail inspirait l'horreur. Dans un geste d'ultime défi, le corps avait été placé de manière à ce qu'on l'aperçoive imméidat-
ement en pénétrant dans la pièce. Or, ce fut le fils du gardien de
l'immeuble, âgé de 13 ans, qui découvrit la victime. 
     Ces détails ne furent pas rendus publics. D'une part, ils étaient trop choquants pour être relatés ; d'autre part, la police souhaitait que certains faits ne soient pas divulgués. Ceci permettrait peut-être identifier le meurtrier lors de son interrogatoire, s'il révélait accidentellement ou inconsciemment un détail connu de lui seul et des enquêteurs.

La Brigade Spéciale d'Intervention, mise en place par le préfet de police McNamara, avait pour seule mission de traquer et d'arrêter l'Etrangleur de Boston.
 
Apaiser   l'hystérie
 
     Trois jours après la découverte du corps d'Ida Irga, le Boston Herald, dans l'espoir louable de calmer la ville, publia un éditorial sur les risques statistiques pour quiconque de devenir la prochaine victime de l'Etrangleur Fou - surnom donné à l'assassin dans les journeaux à sensation. Intitulé "L'hystérie ne résoud rien", l'article déclarait : "Si l'on peut dire avec raison que la police cherche une aiguille dans une meule de foin, on peut également soutenir que les risques pour une personne donnée de devenir la prochaine victime du ou des tueurs sont pratiquement nuls."
     Le 30 août, six jours plus tard, en guise de réponse à cet éditorial, le corps de Jane Sullivan fut découvert.
     Cette infirmière de 67 ans avait été étranglée dans son appartement situé au premier étage, 435 Columbia Road, à Dorchester - à l'autre bout de Boston par rapport à l'appar-tement d'ida Irga. On estima que sa mort remontait à dix jours, soit au 20 août. Ida Irga et Jane Sullivan avaient donc été étranglées à 24 heures d'intervalle.
 JANE SULLIVAN, 67 ans, travaillait comme
 infirmière de nuit au Longwood Hospital.
 D'origine irlandaise, elle ne s'était jamais
 mariée et se méfiait des hommes.

" Si Dieu n'avait pas voulu
qu'elles meurent, elles ne
seraient pas mortes...
c'était leur tour, c'est tout "
ALBERT DESALVO

 
     La police redoubla d'efforts. On mit en place un Groupe Tactique d'Intervention constitué de cinquante hommes choisis pour leur connaissance du karaté, du tir rapide et des méthodes d'investigation scientifiques. Répartis en trois grandes unités, ces hommes passaient la ville au peigne fin toutes les nuits, prêts à intervenir rapidement dans les situations que ne pouvaient maîtriser les patrouilles classiques.
     Au début du mois de septembre, le Docteur Richard Ford, qui dirigeait le département de médecine légale de l'Université d'Harvard, organisa une réunion avec des policiers, des médecins légistes et des psychiatres, pour tenter d'établir le profil de l'assassin.
    On avait écarté à un stade très précoce de l'enquête l'hypothèse selon laquelle une femme pourrait être responsable de ces meurtres.
    En effet, il fallait une grande force physique pour déplacer les corps des victimes.
     Pour la majorité des psychiatres, le profil qui se dessinait était celui d'un homme d'apparence banale, travaillant quotidiennement, protégé par son anonymat même : un homme calme et bien intégré dans la vie quotidienne, du moins en apparence.
     La vérité était bien différente.

Un   homme   quelconque
 
     Ford et son équipe cherchaient un "dénominateur commun" à ces crimes. Il pouvait s'agir "du moment ou de la manière dont ces femmes avaient trouvé la mort, ou d'un détail lié à l'endroit où elles vivaient ou à leur mode de vie."
     Mais le second groupe de meurtres, totalement différent du premier, allait bouleverser cette hypothèse.
     Tout espoir d'identifier l'assassin grâce aux caractéristiques des premiers meurtres devait être abandonné.




     

SOPHIE CLARK, 20 ans, suivait des études pour devenir technicien hospitalier. Elle partageait un appartement de Back Bay avec deux autres jeunes femmes.

     La première victime de cette seconde vague meurtrière fut Sophie Clark, tuée le 5 décembre 1962. Bien que le meurtre ait été commis de la même manière que les autres et que son appartement ait également été fouillé, le cas était très différent : Sophie Clark était jeune - elle avait 20 ans - elle était noire et ne vivait pas seule. De plus, contrairement aux autres victimes, elle avait été violée.
 
     Au meurtre de Sophie Clark succéda celui de Patricia Bissette, jeune secrétaire de 23 ans, qui fut assassinée le 31 décembre 1962. Puis, le 6 mai 1963, on retrouva le corps de Beverly Samans, 23 ans, étudiante à Cambridge. Elle avait été étranglée, mais il fut établi qu'elle avait succombé à la suite de blessures provoquées par plusieurs coups de couteau dans la gorge. Les deux jeunes femmes avaient été violées.
 
PATRICIA BISSETTE, 
 23 ans, partageait
aussi
un appartement
dans
Back Bay.
De façon inhabituelle, 

 l'Etrangleur recouvrit
le corps. 

 Elle était enceinte d'un mois.
 
BEVERLY SAMANS,
 23 ans, étudiante
 diplômée, voulait
être chanteuse
 d'opéra. Elle était
 musicothérapeute
à mi-temps dans
 plusieurs hôpitaux.

Mission   impossible
 
     La police fut déconcertée par ces crimes. La jeunesse des victimes semblait anéantir définitivement la première analyse des psychiatres : il ne pouvait plus s'agir d'un comportement psychotique découlant d'une haine de la mère. Fallait-il admettre l'implication de plusieurs meurtriers dans cette affaire ? De jour en jour, la complexité de la mission de la police croissait.
" Je cherche pas
d'excuses, mais je crois
vraiment que c'était leur
destin si je m'en suis pris
à elles "
ALBERT DESALVO

 
     L'opinion publique se déchaîna et réclama une enquête sur l'apparente inefficacité de la police. McNamara répliqua en publiant des chiffres : la police avait contrôlé plus de 5 000 personnes coupables d'agressions sexuelles, passé au crible tous les cas soignés au Centre de traitement des psychopathologies sexuelles de l'hôpital de Bridgewater, interrogé des milliers de personnes et questionné plus de 400 suspects.
 
Absence   d'indices
 
     Pourtant, après huit meurtres par strangulation, et malgré les recherches menées par 2 600 personnes travaillant sans relâche (12 à 14 heures par jour), la police ne disposait toujours d'aucun indice concluant. Aucune femme de Boston, jeune ou âgée, solitaire ou non, ne pouvait se sentir en sécurité.
     Cette année là, deux nouveaux noms vinrent allonger la liste des victimes : Evelyn Corbin, 58 ans, assassinée le 8 septembre 1963 et Joann Graff, tuée le 23 novembre 1963. Cette date revêt une importance particulière dans l'histoire américaine : en effet, le 22 novembre 1963, le président John F. Kennedy était assassiné à Dallas, dans l'état du Texas. Le 23 novembre avait été décrété jour de deuil national. Ce meurtre, commis alors que la nation toute entière - et Boston en particulier - était plongée dans l'affliction, fut qualifié par un psychiatre "d'acte le plus mégalomane de toute l'histoire criminelle moderne".

 

Les enquêteurs examinent le toit de la maison adjacente à l'appartement de Mary Sullivan, dans le vain espoir de découvrir un indice sur la manière dont l'assassin était entrée. Mary fut la onzième victime de l'Etrangleur.

Le   tournant

 
     Le onzième assassinat, commis le 4 janvier 1964, marqua un tournant dans l'affaire.
MARY SULLIVAN, 19 ans, secrétaire, avait emménagé trois jours auparavant dans l'appartement de Beacon Hill qu'elle partageait avec d'autres occupants.

     Mary Sullivan, âgée de 19 ans, était en effet la plus jeune des onze victimes de l'Etrangleur, et les circonstances qui entouraient sa mort étaient épouvantables. Selon le rapport de police, la jeune femme fut trouvée "adossée à la tête du lit, un oreiller sous les fesses, la tête inclinée sur l'épaule droite, les genous relevés, les yeux clos, un liquide visqueux (du sperme?) s'écoulant de la bouche sur le sein droit, la poitrine et le bas du corps dénudés, un
manche à balai inséré dans le vagin et des taches de sperme sur la couverture".
 
Indignation
 
     Autour du cou de la victime, l'assassin avait noué un bas et deux écharpes de couleur vive, formant un gros noeud à boucles sous le menton. Entre les orteils du pied gauche, il avait placé une carte de voeux gaiement colorée sur laquelle on lisait "Bonne année". La police découvrit un petit morceau de papier d'aluminium utilisé pour envelopper les pellicules photos. L'etrangleur avait peut-être pris quelques clichés de sa macabre mise en scène avant de quitter l'appartement de Mary Sullivan.
     A Boston, l'indignation était à son comble. La jeunesse de la victime et l'atrocité du crime, dont les détails avaient filtrés dans l'opinion publique, soulevèrent un tollé d'une ampleur incomparable par rapport aux meurtres précédents. Il devenait impératif de prendre de nouvelles mesures. Deux semaines plus tard, le Procureur général Edward W. Brooke Jr. annonça que l'enquête sur les meurtres par strangulation serait désormais confiée au bureau du Procureur général de l'état du Massachussetts (plus haute instance juridique de l'état). Il nomma son assistant, John S. Bottomly, à la tête des investigations. "La spécificité de cette affaire exige la mise en oeuvre de moyens spéciaux", déclara-t-il.

 
POINT   DE   MIRE

Sillonnant la région de Boston dans un rayon
de 45 km au volant de son coupé Chevrolet,
l'Etrangleur frappait au hasard dans la population
féminine, poussé par un irrépressible besoin
de tuer. Aucun endroit n'était épargné,
aucune femme n'était à l'abri.

 
TERRAIN
DE
CHASSE


LES VICTIMES


1?    14.6.62      Anna Slesers
2?    30.6.62      Nina Nichols
3?    30.6.62      Helen Blake
4?    19.8.62      Ida Irga
5?    20.8.62      Jane Sullivan
6?     5.12.62     Sophie Clark
7?    31.12.62    Patricia Bissette
8?    6.5.63        Beverly Samans
9?    8.9.63        Evelyn Corbin
10?  23.11.63    Joann Graff
11?  4.1.64        Mary Sullivan
12?  28.6.64      Mary Mullen
13?  9.3.63        Mary Brown

 Mary Sullivan,
 assassinée par
 l'Etrangleur à
 l'âge de 19 ans,
 avait emménagé
 au 44 Charles
 Street (à gauche)
 le jour de l'An
 1964. Trois jours
 plus tard, les
 deux autres
 locataires de
 l'appartement
 trouvèrent la
 jeune fille
 étranglée, son
 corps dénudé
 adossé au lit. Une
 carte de voeux
 avait été placée
 sur son pied
 gauche.
 Mary, qui adorait
 la musique, se
 rendait volont-
 iers au Sevens
 (à droite), petit
 pub voisin,
 situé à Beacon Hill.

Commonwealth Avenue (à gauche), où résidait Mary Mullen. La mort de la vieille dame, due à une crise cardiaque, ne fut tout d'abord pas imputée à l'Etrangleur.
 
DeSalvo pénétra dans l'appartement en se faisant passer pour un ouvrier.
 
Selon lui, Mary Mullen était morte dans ses bras. Il ne la violenta pas, il plaça le corps de la vieille dame sur le lit et partit.

 77 Gainsborough Street
 (à gauche), domicile
 d'Anna Slesers,
 première victime de
 l'Etrangleur, en juin
 1962. Trois ans plus
 tard, DeSalvo relatait
 le crime dans ses
 moindres détails.







Une nette influence
européenne, visible
dans son
architecture,
a contribué à faire
de Boston la
capitale intellectuelle
et culturelle
de la
Nouvelle-Angleterre.
Le prestige de la ville
fut sévèrement
entamé par les
méfaits de
l'Etrangleur.

III        LA   TRAQUE

La pression montait. Quelque part dans Boston, un
meurtrier en liberté tuait et disparaissait sans laisser
de traces. A bout de ressources, la police fit appel à
d'étranges méthodes.


 

A Boston, ville en proie à la panique, tout homme devenait un suspect potentiel. Un ecclésiastique (ci-dessus) fut ainsi arrêté puis innocenté.
 
        John Bottomly, assis dans son bureau de Beacon Hill, passa en revue la tâche monumentale qui s'offrait à lui. Lors de sa prise de fonction, on lui avait clairement indiqué sa mission : il devait coordonner les différentes opérations de l'affaire, et non la reprendre à la suite de la police. Pourtant la situation dont il avait hérité semblait des plus confuses.
     Depuis le début de l'affaire, 18 mois auparavant, cinq services policiers et trois juridictions s'étaient peu à peu trouvés impliqués. L'éparpillement géographique des responsables de l'enquête avait engendré des problèmes de communication. Pour ajouter à la confusion, les différents services policiers n'avaient pas divulgué les détails des crimes au public, pas plus qu'à leurs collègues appartenant à d'autres brigades, par crainte d'éventuelles fuites ou dans un esprit de compétition hors de propos.
     Bottomly songea alors à mettre en place un "bureau central". Toutes les informations recueillies dans les districts de Boston, de Salem, de Lynn et de Lawrence, où les divers crimes avaient été commis, y seraient regroupées et analysées.

 

" Je n'ai jamais su où j'allais, je n'ai
jamais su ce que je faisais - c'est
pour ça que vous n'avez jamais
pu me coincer...
vous ne pouviez pas savoir "
ALBERT DESALVO

 
 
   Le Procureur général du Massachussets, Edward Brooke, répliqua aux attaques politiques en chargeant John Bottomly de l'affaire.

     L'action de Bottomly fut rapide : il fit exécuter une copie des rapports de police concernant les différents cas de strangulation, conservés dans les districts où les crimes avaient été commis. Un dossier de 37 500 pages fut ainsi constitué. Toutes ces informations furent ensuite analysées par ordinateur.
     La fin du mois de janvier 1964 fut marquée par un curieux événement. Quelques semaines plus tôt, un homme d'affaires en retraite avait proposé à Bottomly de faire appel à John Hurkos, un médium hollandais de 52 ans ( l'homme s'engageait à contribuer personnellement aux frais ). 

 
    
     L'épisode qui suivit serait digne d'un véritable roman policier. Le 29 janvier, Hurkos et son garde du corps, Jim Crane, arrivèrent à Lexington, à 25 km environ de Boston. Le lendemain, dans la chambre du motel où il logeait, le médium commença à élaborer un portrait de l'assassin.
     Hurkos commença par étudier les victimes de l'Etrangleur. Un détective, Julian Soshnick, lui tendit un paquet de photographies qu'il sépara en plusieurs piles et qu'il disposa à l'envers sur le lit. Hurkos les toucha, puis, quelques minutes plus tard, posa la main sur l'une des piles. " Sur celle-ci, celle qui est placée au-dessus, il y a une femme morte, les jambes écartées. Je la vois ", dit-il avec un accent hollandais prononcé. " Je vais vous montrer. "

Une   posture   identique
 
     Il s'allongea sur la moquette et montra comment l'Etrangleur avait disposé le corps de la victime. Lorsque Soshnick retourna la photographie, il découvrit le corps d'Anna Slesers, que l'on avait retrouvé exactement dans la position indiquée par Hurkos. Devant les témoins incrédules de la scène, le médium renouvela l'expérience pour les autres victimes.

 
 Le détective John Donovan à la recherche de témoins (ci-dessus), près de l'endroit où Patricia Bissette fut étranglée.
On chercha vainement des empreintes sur la fenêtre de l'appartement de Beverly Samans (ci-dessus à droite).
 
     Le "cerveau radar" d'Hurkos (comme il l'appelait lui-même) commença à produire un portrait du tueur. Le médium décrivit un homme mince, d'environ 1,70 mètre, pesant entre 60 et 65 kg, possédant un nez pointu, une cicatrice sur le bras et un pouce abîmé. Le médium ajouta ce commentaire sybillique: " Il aime les chaussures ".

Double   vue
 
     Plus tard dans la soirée, Hurkos entoura au crayon une zone englobant Boston College et St John Seminary sur une carte, et déclara que l'assassin avait vécu là. Alors que l'assistance l'observait bouche bée, il s'écria : " Je vois un prêtre...non, ce n'est pas un prêtre, c'est un médecin qui travaille à l'hôpital. "
     Le lendemain, Hurkos et le reste de l'équipe se rendirent à Boston pour examiner l'affaire avec Bottomly. Lorsque la voiture passa dans Commonwealth Avenue, devant le n° 1940 en particulier, le médium montra une intense agitation. " Une chose horrible, affreuse, une chose terrible s'est passée ici ". C'était l'endroit où Nina Nichols, troisième victime de l'Etrangleur, avait été assassinée.

Un   sommeil   agité
 
     Cette nuit-là, pendant son sommeil, Hurkos se mit à parler. Il proféra quelques phrases en portugais, langue qu'il ignorait, au sujet d'une personne appelée Sophia (le père de Sophie Clark, neuvième victime de l'Etrangleur, était portugais - ce que le médium ne pouvait pas avoir). Puis, sans transition, Hurkos se lança dans un dialogue entre lui-même, parlant avec son accent hollandais normal, et l'assassin, que le médium contrefaisait avec une voix douce, haut-perchée et un accent bostonien assez éfféminé.
     Une semaine avant l'arrivée d'Hurkos, un ex-étudiant du Boston College avait adressé une lettre étrange à l'école d'infirmière. L'homme se présentait comme un auteur désireux d'écrire un article sur la promotion de 1950. Il exprimait également son désir de rencontrer des infirmières, et suggérait que " l'amitié mène parfois au mariage ".

Un   suspect   potentiel
 
     A la lumière des révélations d'Hurkos, Bottomly ordonna une enquête sur cet homme qui, d'ailleurs, avait figuré sur la liste des suspects. Il avait un passif psychiatrique, mesurait 1,71 mètre, pesait 59 kg et possédait un nez pointu. Il avait fréquenté le St John Seminary et vendait des chaussures pour femmes au porte-à-porte.
     Alors qu'on l'examinait, on découvrit que son bras gauche portait des cicatrices et que son pouce était déformé. Hurkos avait parfaitement décrit l'homme, mais l'enquête ne déboucha sur rien. Le vendeur de chaussures ne savait rien des crimes et n'avait aucun lien avec les victimes.

     Hurkos quitta Boston le 5 février, une semaine après son arrivée. Sa collaboration s'achevait aussi brusquement qu'elle avait débuté. Le 8 février, au cours d'une opération perçue comme une tentative de déstab-
ilisation contre le Procureur Général, Hurkos fut accusé d'avoir usurpé l'identité d'un agent du FBI et arrêté.
    
     Parallèlement, le travail d'investigation redoublait d'intensité. La récompense donnée pour la capture de l'Etrangleur passa de 5 000 dollars à 10 000 dollars. De nouveaux spécialistes furent adjoints au comité médico-psychiatrique formé au début de l'année.

Deux   étrangleurs ?
 
     Le 29 avril, presque quatre mois après la mort de Mary Sullivan, le comité rencontra des représentants de la police. On demanda aux membres de se prononcer sur une question essentielle : y avait-il dans cette affaire un meurtrier unique, responsable à la fois des assassinats de vieilles dames et de ceux des jeunes femmes ? Y avait-il deux assassins ?
     L'opinion générale était qu'un seul meurtrier était responsable des meurtres des "vieilles dames", alors qu'un ou plusieurs autres assassins avaient tué les "jeunes filles" à la manière de l'Etrangleur. Ce ou ces derniers devaient appartenir à l'entourage des jeunes victimes, probablement des "déséquilibrés, membres de la communauté homosexuelle".

" C'est pas que je sois meilleur
qu'un autre. C'est juste que je suis
très porté sur le sexe... mais des tas
de bonnes femmes n'aiment pas ça -
c'était le cas de la mienne
ALBERT DESALVO

 
     Cette explication semblait vraisembable. L'homosexualité de l'assassin pouvait expliquer les postures dégradantes dans lesquelles on avait retrouvé les victimes - c'était l'ultime moquerie d'un homme qui haïssait les femmes. De plus, plusieurs victimes présentaient un lien avec le milieu homosexuel. Back Bay, quartier dans lequel vivaient Sophie Clark et Patricia Bissette, et Beacon Hill, où habitait Mary Sullivan, étaient notoirement fréquentés par les homosexuels. L'appartement qu'avait occupé Evelyn Corbin était également proche de ces quartiers.
 
Un   nouvel   espoir
 
     A la fin de l'année, le découragement était total.
     Pour un grand nombre de policiers, la lutte contre l'Etrangleur était devenue une croisade personnelle. Soucieux de ne négliger aucune possiblitié, ils avaient suivi scrupuleusement toutes les pistes qui s'offraient à eux.
     Le jeudi 4 mars 1965, alors que le moral était au plus bas et que tout espoir semblait perdu, le lieutenant détective Donovan reçut un appel téléphonique de Lee Bailey. Ce jeune avocat brillant, qui commençait à se faire un nom à Boston, déclara être en relation avec un informateur qui connaissait l'Etrangleur. Bailey se refusait à dévoiler l'identité de son contact, mais demandait à Donovan de lui fournir quelques renseignements sur les affaires afin de pouvoir vérifier les dires du suspect.
     Le nom de l'homme en question était Albert DeSalvo.

 
LES   ORIGINES

L'enfance d'Albert DeSalvo fut un horrible cauchemar,
ponctué de privations et de violence.
Le sexe et la délinquance semblaient être
les seules échappatoires à cet univers, et il
s'y adonna sans réserve.
Même après son engagement dans l'armée,
son mariage et son installation,
il se révéla incapable de contrôler
ses pulsions sexuelles.

 
     Albert DeSalvo naquit le 3 septembre 1931. Il était le troisième enfant de Frank DeSalvo, plombier et agriculteur, et de sa femme Charlotte, fille d'un officier des pompiers de Boston.
     Frank DeSalvo buvait, et battait sa femme et ses enfants. A sept ans, Albert vit son père briser les dents de sa mère, puis lui casser les doigts en les lui retournant un à un. Le jeune Albert subit ensuite une expérience très éprouvante qu'il ne put jamais raconter en détail : il fut vendu. Le petit garçon et ses deux soeurs furent cédés par leur père à un fermier du Maine contre la somme de 9 dollars. Ils restèrent prisonniers pendant de longs mois. La famille resta toujours pauvre. Le père DeSalvo ne put jamais vraiment subvenir aux besoins de sa famille, qui figura régulièrement sur les listes des services sociaux durant toute l'enfance d'Albert.

 
Poussé   à   voler
 
A l'âge de 12 ans, DeSalvo passa une année à Lyman School, une maison de redressement, après avoit été surpris alors qu'il dérobait des bijoux.

    
Lorsqu'il ne battait pas ses enfants, Frank DeSalvo leur apprenait à voler. Albert n'avait que cinq ans lorsque son père l'emmena dans un magasin et lui montra ce qu'il devait prendre et comment procéder. Albert passa ensuite du petit larcin au vol, puis au vol avec effraction.
     Dans le petit appartement surpeuplé de Chelsea, banlieue ouvrière de Boston où grandit Albert, le sexe était omniprésent. Son père amenait régulièrement des prostituées à la maison et exigeait que ses enfants assistent à ses ébats. Albert vécut sa première expérience sexuelle (avec d'autres enfants) très tôt, à l'âge de six ou sept ans.
     Dès son jeune âge, son appétit et ses capacités sexuelles lui valurent de nombreuses conquêtes féminines et l'intérêt de la communauté homosexuelle, qui lui proposait de rétribuer de ses services.
     Frank DeSalvo quitta sa femme en 1939, et cessa définitivement de subvenir aux besoins des siens. Quant à Charlotte, elle finit par divorcer en 1944, puis se remaria l'année suivante.

 
Les   fugues
 
 
     Enfant, Albert tenta plusieurs fois de se soustraire aux violences paternelles. Il allait dormir sous les quais de bois des docks de Boston, lieu de prédilection des jeunes fugueurs de la ville.
     En 1948, quelques semaines après avoir quitté l'école, Albert s'engagea dans l'armée. En 1949, il fut affecté en Allemagne pour une durée de cinq ans.

 
Mariage
 
Après une enfance sordide, Albert fut attiré par la respectabilité d'Irmgard, issue de la petite bourgeoisie allemande.

       
A Francfort, il rencontra Irmgard, jeune fille issue d'une famille catholique de la classe moyenne, et l'épousa. Sa femme et lui rentrèrent aux Etats-Unis en 1954. Il fut alors affecté à Fort Dix, où sa fille Judy naquit en 1955.
     DeSalvo quitta l'armée en 1956 avec de bons états de service, malgré une inculpation - qui fut finalement levée - pour attentat à la pudeur sur une petite fille de neuf ans. Albert et Irmgard retournèrent alors à Chelsea.
     Le couple s'installa ensuite à Malden, dans la banlieue de Boston, où naquit leur fils Michael.

 

Rechute
 
     Malgré une vie de couple et un travail régulier, Albert se retrouva parfois sans argent et commit de nouveaux vols avec effraction. En 1958, il fut arrêté et condamné avec sursis à deux reprises.

   
Ce père de famille (ci-dessus) déclara plus tard : " Je suis toujours le même Albert DeSalvo, celui qui aime sa femme et ses enfants. " 
 

IV   DECOUVERTE

Les étranges confidences de DeSalvo à son compagnon de
cellule dévoilèrent toute l'histoire. Son récit détaillé des
crimes de l'Etrangleur convainquit ses interlocuteurs.
Mais était-il ou non sain d'esprit ?


Albert DeSalvo, après ses aveux spontanés, fut déféré devant la cour du Comté de Middlesex, dans le Massachussetts, pour y être jugé le 16 janvier 1967.
      
     En février 1965, la rencontre de deux compagnons de cellule de l'hôpital de Bridgewater allait se révéler décisive. L'un des deux hommes s'appelait George Nassar. Ce violent criminel âgé de 33 ans était placé en observation, dans l'attente du jugement d'une affaire de meurtre particulièrement horrible. Le second n'était autre qu'Albert DeSalvo, alors âgé de 34 ans. D'un naturel doux, il était essentiellement connu pour ses inconduites sexuelles et catalogué comme petit délinquant.
     Au début du mois de novembre 1964, DeSalvo avait été arrêté pour avoir sexuellement agressé plusieurs femmes dans les états du Massachussetts et du Connecticut ( agressions dites de "l'Homme en vert", car DeSalvo portait toujours une combinaison de travail verte ). Envoyé à Bridgewater en observation, DeSalvo se retrouva dans la même cellule que Nassar.
     Un jour, DeSalvo interrompit le récit de ses exploits sexuels pour poser à Nassar une question qui lui brûlait les lèvres : " George, qu'arriverait-il si un gars était coffré pour une seule attaque de banque alors qu'il en a braqué 13 ? "

Une rue du quartier de Beacon Street, à Boston. DeSalvo n'éprouvait aucune difficulté à s'introduire chez les étudiantes, nombreuses dans le quartier.

     Nassar éluda la question et DeSalvo s'éloigna. Quelques jours plus tard, il s'approcha à nouveau de son compagnon et déclara : " Tu croyais que c'était une question débile. Eh bien..."
     La conversation qui suivit ne fut jamais rapportée en détail, mais elle suffit à convaincre Nassar que DeSalvo était bien l'Etrangleur. Sûr de son fait (et sans doute attiré par la prime de 110 000 dollars offerte pour la capture de l'Etrangleur), il prit contact avec son avocat, Lee Bailey. Ce dernier, qui ne tenait tout d'abord pas à s'immiscer dans cette affaire, se laissa pourtant convaincre par l'insistance de Nassar, qui soutenait que DeSalvo voulait le rencontrer, et accepta le rendez-vous.
    

Des   aveux   officieux
 
     Le 4 mars, Bailey, qui ne savait que penser de cette histoire, se rendit à Bridgewater pour sa première rencontre avec DeSalvo. L'homme qui le reçut mesurait environ 1,72 mètre, avait les cheveux noirs et un nez pointu en bec d'oiseau. Sa voix était haut perchée, et il semblait aimable et sincère.
     Son aspect engageant et son apparence très banale en faisaient un suspect parfait aux yeux de Bailey. Il était facile d'imaginer un tel homme persuadant ses victimes de le laisser pénétrer chez elles pour les tuer puis s'évanouissant dans la nature sans attirer l'attention.
     Durant l'entretien enregistré qui suivit, DeSalvo avoua les onze meurtres déjà attribués à l'Etrangleur, plus deux autres dont la police n'avait pas eu connaissance : le 9 mars 1963, Mary Brown avait été battue et poignardée dans son appartement de Lawrence ; une autre femme, âgée de 80 ans, était morte d'une crise cardiaque dans ses bras. DeSalvo ne se rappelait ni son nom, ni son adresse (au cours de l'enquête, on établit que la victime s'appelait Mary Mullen, décédée le 28 juin 1962).
     D'une voix calme, dénuée de toute trace d'émotion, DeSalvo fit un récit détaillé des meurtres, incluant certaines précisions qui n'avaient jamais été rendues publiques (il déclara ainsi que la porte de l'appartement de Patricia Bissette s'ouvrait vers l'extérieur).
     Il traça un croquis exact des treize appartements où les crimes avaient eu lieu, et décrivit le noeud spécifique employé par l'Etrangleur. DeSalvo expliqua qu'il le faisait toujours ainsi. Il l'avait utilisé auparavant pour fixer le plâtre amovible que portait sa fille pour corriger sa hanche déformée. Le gros noeud amusait Judy.

Bridgewater, où DeSalvo se confessa à John Bottomly, assistant du Procureur général. DeSalvo y fut renvoyé après avoir été jugé pour les méfaits de l'Homme en Vert.

       
A l'exception d'une ou deux erreurs, les descriptions de DeSalvo étaient dans l'ensemble exactes. Lee Bailey, certain d'avoir identifié l'Etrangleur, appela le Lieutenant Donovan et l'invita à venir écouter l'enregistrement. Dès qu'il eut entendu la bande, ce dernier téléphona au bureau du Procureur général.
     Les enquêteurs étaient confrontés à un curieux dilemme. En dépit de l'exactitude du récit de DeSalvo et de son désir manifeste d'avouer ses crimes, il n'y avait aucune preuve contre lui. L'Etrangleur n'avait pas laissé d'empreintes que l'on puisse confronter à celles de DeSalvo, et on ne disposait d'aucun témoin. L'unique rescapée d'une agression commise par l'Etrangleur, une serveuse allemande, se révéla incapable de l'identifier. Quant aux voisins des victimes, ils ne reconnurent pas sa photo.

Interrogatoire
 
     En l'absence de preuve, il allait falloir prouver la culpabilité de DeSalvo. Jusqu'à présent, ses aveux avaient été recueillis d'une manière informelle, et personne n'avait pu déterminer avec certitude si le prisonnier disait ou non la vérité. On décida donc que DeSalvo serait interrogé sur les treize meurtres par Bottomly, avec l'assurance que ses propos ne seraient pas utilisés contre lui au tribunal. Des policiers et des détectives iraient vérifier ses dires sur place.
Jon Asgiersson (ci-dessus) fut l'avocat de DeSalvo dans l'affaire du "Mesureur". Après avoir rencontré Nassar, DeSalvo lui préféra Bailey.

     S'il s'avérait que DeSalvo avait dit vrai, et s'il était déclaré apte à être déféré devant le tribunal, il serait soumis à un examen psychiatrique afin de déterminer son état mental au moment des meurtres.
     Si DeSalvo était reconnu irresponsable, il ferait des aveux officiels, utilisables devant la cour ; il plaiderait alors non-coupable dans l'espoir d'être placé dans un établissement psychiatrique. Si au contraire DeSalvo était reconnu sain d'esprit, (ce qui signifiait la peine capitale), il n'y aurait pas d'aveux officiels et toutes les poursuites contre lui cesseraient. Son immunité garantie quoi qu'il arrive, DeSalvo accepta la proposition.
     Au cours du printemps, de l'été et de l'automne 1965, DeSalvo rencontra Bottomly chaque semaine, en présence d'une tierce personne faisant office de témoin. Anxieux, semblait-il, de comprendre ce qui lui était arrivé, il s'appliquait à retrouver les détails de chaque meurtre.
     Il expliqua notamment pourquoi il tuait de préférence pendant les week-ends : " Je quittais la maison le samedi en expliquant à ma femme que je devais travailler ". Une fois dehors, DeSalvo se promenait au hasard des rues dans son coupé vert Chevrolet de 1954, jusqu'à ce que "l'envie" de tuer s'empare de lui. Aucun de ses gestes n'était prémédité.
     Il choisissait une maison au hasard, appuyait sur une sonnette portant un nom féminin puis pénétrait facilement dans les appartements sous prétexte de travaux de réparation ou de décoration.

" Je n'ai embêté personne, et je ne
le ferai jamais. Je ne voulais pas
faire de mal. Si j'ai fait ça, c'est pour
que les gens se souviennent "
ALBERT DE SALVO, après son évasion de prison en 1967

Une   pulsion   irrésistible

 
     Après un court dialogue, DeSalvo se sentait gagné par une pulsion morbide irrésistible et irrationnelle, qui s'emparait généralement de lui lorsque la victime se retournait. Il décrivit ce processus en détail pour l'assassinat de Nina Nichols : " Lorsqu'
elle a tourné le dos, j'ai vu sa tête... j'ai eu chaud... ça montait. Avant de savoir ce que je faisais, j'ai passé mon bras autour d'elle et ça y était. "
     Régulièrement, au fil de ses aveux, il apparut que DeSalvo était incapable de comprendre son propre comportement. " Anna Slesers n'avait rien pour plaire à un homme... pourquoi ai-je fait ça ? " Lorsqu'on lui demanda pourquoi il fouillait les appart-
ements de ses victimes, DeSalvo ne put pas non plus apporter de réponse satisfaisante. " C'est bien ce que je me demande ", répondit-il. De même, il fut incapable de dire aux
enquêteurs pourquoi il avait attaché les jambes d'Ida Irga aux montants des chaises.
" Je l'ai fait, c'est tout ", déclara-t-il en guise d'explication.
     Souvent, DeSalvo semblait vivre un dédoublement de personnalité, comme s'il parlait de quelqu'un d'autre. La façon dont il raconta comment il avait failli tuer une jeune fille, peu avant d'assassiner Anna Slesers, illustre parfaitement ce phénomène : " J'ai regardé dans le miroir de la salle de bains et je me suis vu entrain d'étrangler quelqu'un. Je suis tombé à genoux, j'ai fait le signe de croix et je me suis mis à prier "Oh mon Dieu, qu'est-ce que je fais ? Je suis marié, j'ai deux enfants. Oh mon Dieu, aidez-moi." Ce n'était pas moi... c'était comme si je regardais quelqu'un d'autre. J'ai tout laissé tomber. "
     Au sujet de Patricia Bissette - seule victime qui ne fut pas retrouvée nue - il expliqua : " Elle était si différente... Je ne voulais pas la voir comme ça, toute nue... Elle m'a parlé comme à un homme, elle m'a traité comme un homme... Je me rappelle de l'avoir recouverte sans arrêt ".
     Il exprima les mêmes regrets au sujet de la plus jeune de ses victimes, Mary Sullivan. " Pourquoi ? Je me disais qu'elle aurait pu être ma fille. "
     Parfois, DeSalvo était très réticent à l'idée de parler de ses crimes. A d'autres moments, il était calme et ne montrait aucun signe d'émotion. Son récit des heures qui suivirent le meurtre de Joan Graff en témoigne : J'ai dîné, j'ai fait la vaisselle,j'ai joué avec les enfants jusqu'à huit heures, ensuite je me suis assis pour regarder la télévision. "

 
" Dès le début, la société a
 fait de moi un animal...
c'est pour ça que j'ai
commis tous ces
meurtres "
ALBERT DESALVO, en 1973

 

Les aveux de DeSalvo faisaient la Une des journaux : " DeSalvo raconte comment il violait et tuait ses victimes ".

 
         
      Lorsqu'il se sentit en confiance avec Bottomly, DeSalvo admit que le problème était ancien. " Cette chose s'accumulait en moi... tout le temps... Je savais que j'étais entrain de perdre le contrôle de moi-même ". C'est une déclaration du Gouverneur Peabody, qui affirmait que l'Etrangleur ne serait pas exécuté mais qu'il serait envoyé dans un établissement psychiatrique, qui avait décidé DeSalvo à tout avouer.
L'incroyable confession de DeSalvo s'acheva le 29 septembre 1965. Les contrôles effectués par la police tendaient à prouver qu'il avait dit vrai et il connaissait des éléments n'ayant jamais été divulgués au public. On ne pouvait qu'admettre la culpabilité de cet homme effondré.
     Lorsque la police étudia ses archives, toute l'ironie de la situation apparut. Après une chasse à l'homme sans précédent, on découvrait que le tueur était répertioré et fiché depuis longtemps. Si DeSalvo avait réussi à passer au travers des mailles du filet, c'était parce qu'il figurait à la rubrique des vols par effraction et non à celle des agressions sexuelles.
     Lee Bailey se passionna pour l'affaire DeSalvo. Il ne voulait pas le savoir libre, mais ne souhaitait pas non plus l'envoyer à la chaise électrique. L'avocat espérait que DeSalvo, après un jugement qui établirait légalement sa culpabilité, serait placé dans un hôpital psychiatrique où les médecins étudieraient son cas et lui apporteraient l'aide dont il avait besoin.
     Lee Bailey se trouva néanmoins confronté à un problème juridique de taille. Les psychiatres avaient établi que DeSalvo était en état de démence lorsqu'il avait commis les meurtres.
     Mais, suite à de récentes décisions de la Cour Suprême, l'accusation (mettant à profit la démission de Bottomly) refusait désormais d'admettre que DeSalvo avoue ses crimes en plaidant l'irresponsabilité.

Un   cas   sans   précédent
 
     Dans une brillante volte-face, Lee Bailey décida de faire juger DeSalvo pour les crimes commis par l'Homme en Vert". Les psychiatres pourraient alors attester de sa démence, sans pour autant que ce diagnostic soit directement relié au crime pour lequel l'accusé comparaissait. DeSalvo serait alors déclaré légalement dément, sans pour autant encourir la peine de mort.
     L'affaire était sans précédent dans les annales de l'histoire juridique. C'était en effet à la défense que revenait la charge de prouver la culpabilité de l'accusé. Lee Bailey devait déclarer plus tard : " Nous nous trouvions devant une situation vraiment incroyable. Il nous fallait prouver qu'il s'agissait bien de l'homme en question - et le faire sans apporter à l'Etat la moindre preuve légale. Albert devait échapper à la chaise électrique. "

L'ESPRIT MEURTRIER

DeSalvo ne put jamais expliquer
pourquoi il avait commencé
à tuer ni pourquoi il avait
décidé de cesser.
Psychiatres et sociologues
ne réussirent que partiellement
à expliquer son comportement.


Attiré par les femmes, et souvent rejeté par elles, DeSalvo devait duper et dominer ses victimes pour se prouver sa propre valeur.

 
     DeSalvo a toujours soutenu ne pas comprendre pourquoi il avait commis ces meurtres. Il en rejetait tour à tour la responsabilité sur sa femme, sur son éducation, sur sa sexualité débordante, parfois sur lui-même. Il manifestait une totale confusion quant aux motifs de son comportement, et répétait sans cesse qu'il était passé aux aveux pour comprendre ses pulsions et les guérir.
     Les psychiatres qui avaient essayé de dresser un profil psychologique de l'Etrangleur avant son arrestation étaient aussi désorientés que DeSalvo. La plupart d'entre eux pensait que les crimes étaient l'oeuvre d'au moins deux assassins. L'un était un homme timide, introverti, ayant une faible libido, peut-être homosexuel. Il assassinait les personnes âgées pour se venger d'une mère dominatrice qu'il détestait. L'autre appartenait à un type plus conventionnel : violeur, solitaire, cherchant à dominer les femmes, motivé peut-être par un rejet sexuel.

 
Le   séducteur
 
      Les aveux de DeSalvo balayèrent la plupart des théories concernant l'assassin. Le meurtrier était attaché à sa mère, même s'il se trouvait qu'elle ne s'occupait guère de lui et qu'elle n'avait pas su le protéger des violences paternelles. Par ailleurs, loin d'être un homme seul, DeSalvo était père de famille. Enfin, de son propre aveu, le meurtrier était responsable d'agressions sexuelles sur environ 2 000 victimes. Quant à ses conquêtes féminines, elles étaient plus nombreuses encore. On était donc bien loin du portrait d'un homme tuant par frustration sexuelle.
     La différence d'âge entre les deux groupes de victimes, à laquelle les psychiatres avaient accordé tant d'importance, n'était selon DeSalvo qu'une simple coïncidence, au même titre que les liens entre les victimes. L'assassin choisissait ses victimes au hasard, d'après le nom figurant sur la sonnette.
     DeSalvo était obsédé par les femmes en général, qu'elles soient jeunes ou âgées, jolies ou non. Dans chacun de ses personnages, qu'il s'agisse du Mesureur, de l'Homme en Vert ou de l'Etrangleur, DeSalvo s'introduisait chez sa victime avec l'intention d'avoir un contact sexuel avec elle. Ce n'est qu'à quinze reprises, sur une période de deux ans, que DeSalvo essaya de tuer. Une des tentatives échoua parce qu'il aperçut son reflet dans une glace et ne put achever son geste.
    
L'ANALYSE SOUS HYPNOSE

Lee Bailey, qui souhaitait
mieux connaitre les rai-
sons du comportement de
son client, organisa une
série de rencontres entre
DeSalvo et le Docteur Wil-
liam Bryan, spécialiste de
l'analyse des personnes
placées sous hypnose.
  Lors du premier rendez-
vous, le Dr. Bryan demanda
à DeSalvo de revivre le
meurtre de sa neuvième
victime, Evelyn Corbin. Son
patient parut très boule-
versé lorsqu'il en arriva au
moment où il plaçait sa
victime sur le lit. Interrogé
par Bryan, DeSalvo expli-
qua qu'il avait pour habi-
tude de masser les cuisses
de sa fille Judy pour la
soulager. Bryan émit alors
l'idée que pour DeSalvo, il
fallait faire mal aux gens
pour les aider.
  Le lendemain, DeSalvo
fut de nouveau placé sous
hypnose et reprit son récit.
Puis il s'arrêta au milieu
d'un mot. Bryan, qui avait
la certitude qu'il s'agissait


d'un geste sur les cuisses
de la victime, suggéra à
DeSalvo qu'à travers cha-
que meurtre, il essayait
d'aider sa fille - et que
Judy personnifiait en quel-
que sorte la raison pour
laquelle Irmgard avait
cessé de l'aimer.
  Bryan se pencha et il
murmura à l'oreille de son
patient : " A chaque fois
que vous avez tué, c'était
parce que vous vouliez tuer
Judy, n'est-ce pas ? ". De-
Salvo, toujours sous hyp-
nose, s'écria : " Vous êtes
un menteur ! " et ses mains
ensèrrent avec fureur la
gorge de l'hypnotiseur. 
     La série des meurtres commença peu après sa sortie de prison, où DeSalvo avait été envoyé à la suite des agressions commises par le Mesureur.
     A cette époque, Irmgard se refusait à avoir des rapports sexuels avec son mari. Dans le récit de DeSalvo, la pulsion criminelle survenait à chaque fois que la victime lui tournait le dos. Ce geste éveillait en lui un sentiment de haine qu'il ne pouvait pas maîtriser.
     Pour le meurtre de Beverley Samans, l'un des plus horribles, DeSalvo raconte que les supplications incessantes de sa victime lui avaient rappelé la manière dont sa femme le repoussait.
     Durant toute sa vie, DeSalvo s'était efforcé de sortir de son milieu d'origine. A l'école et dans l'armée, il avait cherché à gagner la confiance du personnel d'encadrement. Il s'était ensuite marié avec une femme dont la position sociale était supérieure à la sienne, mais sans résultat.
     Jamais DeSalvo n'avait été accepté. Il avait traité son épouse avec respect, mais expliqua-t-il, Irmgard " me faisait sentir que je n'étais rien... me donnait un complexe d'infériorité. "

 

Un   respect   nouveau
 
     C'est peut-être en raison de leur respectabilité et de leur appartenance à la classe moyenne que ses victimes trouvèrent la mort. Evoquant les agressions commises sous le surnom de Mesureur, DeSalvo se vantait de s'être montré plus intelligent que des étudiantes, alors qu'il n'avait aucune éducation. " Elles pensaient qu'elles étaient plus intelligentes que moi ", déclara-t-il. " Elles étaient étudiantes, et moi je ne savais rien. Mais c'est quand même moi qui ait été le plus malin. "
 
V              LE   JUGEMENT

DeSalvo fut jugé sain d'esprit et passa ses dernières années
en prison. C'est par un étrange détour de l'histoire que la
voix de l'Etrangleur devait s'éteindre, six ans plus tard.


En mars 1973, Albert DeSalvo était détenu dans la prison de Walpole. Huit mois plus tard, il devait succomber à plusieurs coups de poignard dans le coeur.

 
     Le 30 juin 1966, Albert DeSalvo comparut devant le tribunal du comté de Middlesex, à East Cambridge, afin de déterminer s'il pouvait être jugé pour les crimes commis sous le nom de l'Homme en Vert. D'après Lee Bailey, DeSalvo ne pourrait obtenir l'assistance médicale nécessitée par son état psychiatrique qu'en comparaissant devant la justice et en étant reconnu dément, et donc non coupable. L'inculpation était double : vol à main armée et agressions sexuelles - on pourrait se référer implicitement aux meurtres au cours du procès, mais les deux affaires resteraient bien distinctes.
 
     Après le témoignage des psychiatres, qui apportèrent des avis divergents sur l'état de DeSalvo, l'accusé passa à la barre. Bailey lui demanda s'il souhaitait bénéficier d'une aide psychiatrique supplémentaire, et DeSalvo répliqua : " J'ai toujours demandé une aide médicale et je n'en ai jamais reçu. " Interrogé plus tard par l'avocat général Donald Conn, l'accusé souligna son désir de dire la vérité sur son passé : " Je ne pouvais plus vivre comme ça... Je voulais avouer tout ce qu'il y avait en moi, toute la vérité. Quelles que soient les conséquences, je les accepterai parce que, depuis le début, je veux dire la vérité. "
 

 
      Le 10 juillet, le juge qui présidait les débats, Horace Cahill, reconnut l'accusé apte à comparaître. Le lendemain, DeSalvo fut déféré devant le juge George Ponte, dans le même tribunal, et fit part de sa décision de plaider non coupable. Il fut mis en détention préventive à Bridgewater, la date du procès restant à fixer. Six mois plus tard, le 9 janvier 1967, le procès de l'Homme en Vert s'ouvrit au tribunal du comté de Middlesex. Dix chefs d'accusation pesaient sur DeSalvo (agressions sexuelles et vols à main armée). L'accusé avait choisi d'invoquer la démence.
     Comme lors de l'audience préliminaire, l'accusation était représentée par  Donald Conn. Il appela quatre victimes de l'Homme en Vert comme témoins principaux. Leur identité ne fut pas révélée en raison du caractère intime des dépositions. Les témoins, très réticentes et embarassées, expliquèrent à la cour comment l'Homme en Vert les avait agressées, attachées, violées et humiliées sous la menace d'un couteau.

Reconnu   sain   d'esprit
 
     Lee Bailey présenta deux psychiatres comme témoins principaux de la défense : le Dr Robert Ross Mezer de Boston et le Dr James Brussel. L'accusé ne comparaissait que pour les crimes de l'Homme en Vert, mais les deux spécialistes s'efforceraient d'intégrer les meurtres à son passé psychiatrique.  La Stratégie de Bailey reposait sur le diagnostic des deux psychiatres, pour qui DeSalvo était schizophrène. Selon l'avocat, lorsque le jury disposerait de tous les éléments se rapportant aux meurtres, il reconnaîtrait la démence de DeSalvo, même si l'affaire jugée était autre.

" Je suis un malade mental.
Un mec normal n'aurait
jamais fait ça... C'était
comme s'il y avait un
autre homme en moi "
ALBERT DESALVO

 
     Pour le compte de l'accusation, Donald Conn présenta DeSalvo comme un criminel feignant les symptômes d'une maladie mentale, dans l'espoir d'être placé dans un établissement psychiatrique et libéré quelques années plus tard. Au cours d'un réquisitoire véhément, il se tourna vers le jury en s'écriant : " Il est de mon devoir envers ma femme, envers vos femmes et envers toutes les femmes qui restent les victimes potentielles de cet homme, de qualifier ses actes de ce qu'ils sont réellement : des actes criminels. Ne laissez pas cet homme vous mener par le bout du nez. "

Un   acte   barbare   et   stupide
 
     La conclusion de Bailey fut tout aussi passionnée. L'avocat plaida la démence, et demanda que l'accusé soit envoyé dans un hôpital psychiatrique pour y recevoir un traitement adapté. Cette mesure ne devait pas seulement être prise pour le bien de l'accusé, souligna Bailey, mais pour permettre une meilleure approche de ce type de meurtre à l'avenir. " Cet homme, Albert DeSalvo, est un cas unique, un cas à étudier... Il devrait constituer le sujet d'une bourse de recherche. "
     " Ce n'est pas la défense de l'accusé que je plaide ", poursuivit Bailey, " c'est un impératif sociologique. En dehors de toute considération morale, religieuse, éthique, ou de toute prise de position contre la peine de mort, l'exécution de DeSalvo serait un gâchis, un acte barbare et stupide comme l'a été la condamnation au bûcher des sorcières de Salem. "
     Dans son résumé des débats, le juge Cornelius Moynihan expliqua au jury qu'il pouvait déclarer DeSalvo coupable pour démence. Le juge Moynihan rappela aux jurés qu'ils devaient oublier tout ce qui se rapportait aux strangulations : " L'accusé n'est pas jugé pour homicide ", spécifia-til.
     Le 18 janvier, le jury se retira pour délibérer. Trois heures et 45 minutes plus tard, à 18 heures, il rendit son verdict : coupable.

La   prison   à   vie
 
     Après la lecture du verdict, le juge Moynihan considéra avec soin la question de la peine. Lee Bailey expliqua que DeSalvo souhaitait être emprisonné à vie : " Il veut que la société soit protégée de ses crimes ", déclara-t-il.
     DeSalvo fut effectivement condamné à perpétuité et admis à l'hôpital de Bridgewater en attendant d'être transféré dans une prison de haute-sécurité. Pour Lee Bailey, James Brussel et d'autres personnes intervenues dans l'affaire, cette décision était une grave erreur.  En dépit de son nom, Bridgewater relevait plus de la prison que de l'hôpital et n'accueillait pas de personnel spécialisé. DeSalvo n'y recevrait pas les soins que son état mental exigeait.

Un   appel   à   l'aide
 
     Dans l'esprit de DeSalvo, son évasion de Bridgewater était avant tout un appel à l'aide. Le prisonnier laissa un mot sur le lit de sa cellule, dans lequel il déclarait s'être enfui parce qu'on ne lui apportait pas l'aide psychiatrique demandée.
     Le psychiatre James Brussel était convaincu de la sincérité de DeSalvo. D'après lui, le meurtrier était " sincèrement et honnêtement dérouté par son comportement, et voulait qu'on l'aide à en comprendre la raison. Son évasion représentait un moyen d'attirer l'attention du public sur son sort. "
     DeSalvo se rendit spontanément 38 heures après son évasion. Il entra dans un magasin de vêtements situé à une soixantaine de kilomètres de Bridgewater, et appela Lee Bailey à qui il confia : " C'est fini, ramenez-moi. " Au cours d'une conférence de presse improvisée, DeSalvo expliqua : " Je n'ai embêté personne et je n'embêterai jamais personne. Je n'ai pas voulu faire de mal. Si j'ai fait ça, c'est pour que les gens se souviennent qu'il y a un homme qui est un malade mental, qui paye un avocat, et pour lequel personne ne fait rien. "

Une   forteresse
 
     Albert DeSalvo fut immédiatement transféré à la prison de haute-sécurité de Walpole. C'est dans cette véritable forteresse qu'il devait finir ses jours.
     Six ans plus tard, l'histoire de l'Etrangleur de Boston s'achevait aussi mystérieusement qu'elle avait commencé. Le 25 novembre 1973, on retrouva Albert DeSalvo mort dans sa cellule. Il avait reçu six coups de couteau dans le coeur - à la suite d'une soit-disant bagarre entre prisonniers.
     On ne retrouva jamais son assassin.

DENOUEMENT


 → " QUI A TUE L'ETRANGLEUR DE BOSTON ? " titrèrent les journaux. Mais la mort de DeSalvo ne souleva guère de compassion. Les détenus de la prison de Walpole refusèrent de dénoncer l'assassin. Pour l'opinion publique, en général, il n'y avait pas lieu de regretter la mort de l'Etrangleur, qui n'avait pas été véritablement jugé pour ses crimes.
→ Les années de terreur que vécurent les habitants de Boston marquèrent un tournant dans l'histoire criminelle américaine. Avant les années 1960, on recensait aux U.S.A. une à deux affaires de meurtres en série tous les dix ans. Par la suite, leur nombre allait s'accroître : de 6 affaires de ce type dans les années 60, on passa à 17 en 1970, puis à 25 entre 1980 et 1984.
→ De ce point de vue, les meurtres de DeSalvo présentent des implications sociales et psychologiques. Lee Bailey déclara d'ailleurs au cours du procès : " Il devrait constituer le sujet d'une bourse de recherche ".
→ Malheureusement pour l'accusé, la suggestion de Bailey ne fut pas suivie. Malheureusement pour le pays, les Etats-Unis allaient connaître d'autres cas similaires.
 


 
 
 
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