Nom : Jeremy Bamber
Date de naissance : 13 janvier 1961
Classification : Tueur de masse
Caractéristiques : Parricide
Nombre de victimes : 5
Date des meurtres : 7 août 1985
Date d'arrestation : 29 septembre 1985
Méthode de meurtre : Tir
Lieu : Goldhanger, Essex, Angleterre
Statut : Condamné à la prison à perpétuité.

 

I                LES   FAITS

Sur la foi d'un coup de téléphone affolé appelant à l'aide, des
policiers en armes se précipitent dans une ferme isolée de la
campagne anglaise : ils espèrent empêcher une jeune femme
hystérique et armée d'un fusil de commettre l'irréparable.

 

La ferme de Maison-Blanche se dresse au milieu d'un vaste domaine, au bout d'une route privée. Les policiers savaient seulement que le propriétaire, Nevill Bamber, avait lancé un appel à l'aide désespéré, disant que sa fille adoptive était prise d'un accès de folie furieuse, et qu'elle détenait un fusil chargé.
    
     Le mercredi 7 août 1985 au petit matin, le téléphone sonna au poste de police de Chelmsford, dans l'Essex. Tous les appels reçus étaient enregistrés automatiquement par ordinateur ; celui-ci n'était pas transmis via le numéro d'urgence ( le "999" ), mais le policier de service regarda machinalement l'heure en décrochant : il était 3h26. Il entendit la voix d'un jeune homme, apparemment bouleversé, qui se présenta comme étant Jeremy Bamber, de Goldhanger.
    Le policier connaissait ce village distant d'envrion vingt-cinq kilomètres, au nord de Maldon. Bamber déclara qu'il venait de recevoir un appel affolé de son père, qui habitait dans le village voisin de Tolleshunt d'Arcy. " Viens vite ", avait dit son père, " ta soeur est devenue folle, et elle a le fusil... " Bamber avait alors entendu un coup de feu, puis la communication avait été coupée. Il avait recomposé le numéro de son père, mais la ligne était occupée.


    D'abord sceptique, le policier se mit à griffonner à la hâte les coordonnées fournies par son interlocu-teur : ferme de Maison-Blanche... numéro de télé-phone... chemin le plus court depuis le village...
propriétaire, Nevill Bamber.


     Le policier dit à Bamber de se rendre à la ferme et d'y attendre la police. Bamber acquiesça puis raccrocha. Une équipe de quarante policiers armés fut mobilisée. Elle comprenait des tireurs d'élite préparés à intervenir dans des sièges, des prises d'otages et des actions menées par des individus armés dans des espaces restreints.

  


Le convoi se dirigea vers Tolleshunt d'Arcy, par les routes étroites de la campagne du sud de l'Essex. Après avoir pris la direction du nord à la sortie de Maldon, le convoi dépassa une Citroën qui roulait à environ 50 km/h.


La route privée permettait d'accéder à deux fermes ; les voisins les plus proches n'entendirent pas les coups de feu tirés à White House Farm ( la ferme de Maison-Blanche ).

       
A cette heure, les routes étaient plongées dans l'obscurité, et presque désertes. Les véhicules des policiers poursuivirent leur route, atteignirent le village, puis s'engagèrent dans le long chemin qui menait à la ferme. A l'extrémité de l'allée se dressait un groupe de remises où étaient entreposés les récoltes et le matériel agricole, dominées par la maison d'habitation en briques rouges.
     Tout paraissait parfaitement paisible. Les policiers gagnèrent en silence des postes d'observation d'où ils pouvaient couvrir de leurs tirs toutes les ouvertures de la bâtisse. Il n'y eut aucun mouvement dans la maison. Les inspecteurs principaux Bill Miller et Ronald Cook prirent position de part et d'autre de l'allée.
     Cook dirigeait une équipe de spécialistes chargés du rassemblement des indices.

" Ma soeur est cinglée.
Elle déraille complètement.
Ellepourrait perdre les
pédales à tout moment,
ça lui est déjà arrivé "
JEREMY BAMBER

 
    
  
  Bientôt, la Citroën que le convoi avait doublée
 peu auparavant se présenta à l'entrée du chemin ; un homme aux traits juvéniles, à la cheveulure brune et fournie, en sortit : c'était Jeremy Bamber.
 
  Après que l'accès à l'allée eut été interdit, Bamber fut interrogé. Répondant sur un ton plein d'assurance et d'aisance, avec même une pointe d'arrogance, Bamber expliqua que le fusil auquel son père avait fait référence dans son appel téléphonique était un Anchutz semi-automatique de calibre 22, qui servait à la chasse aux lapins.  Jeremy l'avait lui même laissé chez son père la veille au soir.
 
   Bamber paraissait n'éprouver à l'égard de sa  soeur qu'une sympathie fort limitée. Elle se nommait Sheila Caffell, mais tout le monde l'appelait Bambi.
    Bamber, âgé de vingt-quatre ans, expliqua que
 comme lui-même elle avait été adoptée. Elle avait
 trois ans de plus que lui, et vivait séparée de son
 mari. Sa santé nerveuse avait toujours été fragile: Sheila avait fait deux dépressions, dont la dernière était survenue en mars. A sa sortie de l'hôpital, elle avait emmené ses deux fils jumeaux à la ferme de Maison-Blanche.
   " Ma soeur est cinglée ", dit Bamber. " Elle déraille complétement. " De son propre aveu, Sheila et lui ne s'entendaient " pas très bien ", aussi préférait-il ne pas pénétrer dans la maison si elle était armée.
 " Elle pourrait perdre les pédales à tout moment",
 insista Bamber, " ça lui est déjà arrivé. "
    
     Les policiers lancèrent plusieurs appels au mégaphone en direction de la maison, qui restèrent sans réponse. Le temps passait. Jeremy Bamber décrivit aux enquêteurs la vie dans cette bâtisse du XVIIIè siècle : celle-ci appartenait à ses parents adoptifs, Nevill et June, qui possédaient le domaine de cent soixante hectares entourant la ferme. Bamber les ayant informés en détail de la configuration des deux étages, les policiers s'efforcèrent de deviner où aurait pu se cacher une personne armée d'un fusil, et mirent au point un plan d'assaut.

Nevill Bamber
61 ans, père adoptif de Sheila et Jeremy ; il
réprouvait le mode de
vie de ses enfants, mais s'efforçait de leur
apporter son soutien
financier.
June Bamber
Epouse de Nevill, 61 ans elle aussi. Cette femme paisible et pieuse consacrait son temps à la vie associative. Elle lisait la bible au lit quand elle fut attaquée
Sheila Caffel, Daniel et Nicholas Caffell
Sheila, surnommée "Bambi", avait été adoptée par les Bamber à l'âge de trois mois. Cet ancien mannequin de 27 ans séjournait à la ferme à la suite d'une dépression nerveuse, avec ses deux fils jumeaux âgés de 6 ans, Daniel et Nicholas. Séparée de son mari, elle était sujette à des crises de nerfs et à des accès de délire.
    
     Outre le propre sécurité, il leur fallait prendre en considération les risques encourus par les membres de la famille retenus en otages. Il était également possible que la soeur de Bamber ait déjà quitté la maison pour se cacher quelque part sur les terres.
     Des heures durant, la surveillance se prolongea. Finalement, au lever du soleil, la décision fut prise de pénétrer en force dans la maison. A 7h30, une équipe de dix policiers armés fut réunie pour une ultime mise au point, autour d'un plan de la maison dessiné par Bamber ; puis l'unité d'assaut se dirigea en rampant vers la porte de la cuisine, sur le côté de la bâtisse. Tous les hommes présents craignaient que la soeur de Bamber ne se tînt en embuscade, épuisée et l'esprit égaré, un fusil chargé entre les mains.


Entrée   en   force
 
    Dehors, les tireurs d'élite pointaient leurs armes en direction de la fenêtre de la cuisine ; un dernier appel au porte-voix ne suscita aucune réaction. Quelques instants plus tard, la porte de la cuisine fut enfoncée à la masse et les policiers se ruèrent à l'intérieur de la maison, pour prendre rapidement des positions soigneusement repérées à l'avance, qui leur permettaient de se couvrir mutuellement.
     Mais il n'y eut pas de résistance, pas de mouvement, pas de bruit. Le souffle coupé, les policiers furent frappés d'horreur par le spectacle de carnage qui s'offrait à eux. Le propriétaire, Nevill Bamber, était recroquevillé près du téléphone, dans le salon. Il avait reçu six balles dans la tête et le cou, une dans l'épaule et une autre dans le bras. Un indescriptible désordre régnait dans la pièce : de toute évidence, Nevill, robuste agriculteur de soixante et un ans, s'était défendu. Il avait été sévèrement rossé.


LA FERME

La tuerie de Maison-Blanche eut lieu dans la riche campagne anglaise du sud de l'Essex. Les policiers de l'une des bourgades proches de la ferme auraient certainement su avec précision où se trouvait la "White House Farm", mais ceux de Chelmsford, à 25 km de Tolleshunt d'Arcy, ne la connaissaient sans doute pas.
   La population de la région est composée de familles villageoises vivant dans ces contrées depuis des siècles, d'agriculteurs tels que Nevill Bamber et de résidents travaillant quotidiennement à Londres, à Colchester ou dans d'autres villes. Jeremy Bamber ne pouvait trouver là la brillante vie nocturne qu'il affectionnait.
    
     En silence, les policiers se dirigèrent vers l'étage, où ils trouvèrent le reste de la famille. Les jumeaux, Daniel et Nicholas, avaient été tués dans leur sommeil. Daniel, qui avait reçu cinq balles, avait encore le pouce dans la bouche. Dans la grande chambre, June, en chemise de nuit, était étendue près de la porte. Elle aussi avait lutté. Ses draps et couvertures étaient tachés de sang, une Bible avait été lancée au sol. Fauchée par une grêle de balles, Mrs. Bamber portait sept blessures, dont une entre les yeux.
     Enfin, Sheila, la soeur de Jeremy, gisait sur le dos près de la fenêtre de la chambre de sa mère adoptive. Pieds nus et en chemise de nuit, elle portait une blessure à la gorge ; une autre balle lui avait traversé la mâchoire pour se loger dans le cerveau. Le fusil de calibre 22 reposait sur sa poitrine. La crosse était endommagée, le chargeur vide.
     Les policiers redescendirent pour apprendre à Jeremy Bamber que tous les membres de la famille présents à la ferme de Maison-Blanche avaient été massacrés. Bamber eut un haut-le-coeur. Un médecin de la police, le Dr Ian Craig, lui versa une petite dose de whisky.


Ronald Cook dirigea les investigations
sur les lieux de la tuerie.
Ses analyses et ses conclusions firent
l'objet de violentes critiques, mais des
indices trompeurs avaient été disséminés
pour l'induire en erreur.

SES ORIGINES

Son enfance laissa à Jeremy Bamber un
sentiment de profonde insécurité.
Adopté peu après sa naissance, il grandit
dans le monde de l'aristocratie terrienne
de l'Essex avant d'être
envoyé en prison.


 

     Pour Nevill et June Bamber, qui vivaient dans une rustique opulence sur leurs terres de Tolleshunt d'Arcy, dans le sud de l'Essex, ne pouvoir avoir d'enfants fut la plus rude épreuve de leurs premières années de mariage.
     Bamber, ancien pilote de la RAF, avait tout du gentleman-farmer, parcourant les chemins de la contrée fusil à la main, suivi de son labrador. Sa femme agissait en dame patronnesse au service de la communauté locale. Tous deux brûlaient d'avoir des enfants pour perpétuer la tradition familiale dans la région.

 
Fonder   une   famille
 
     En 1958, alors qu'ils étaient tous deux âgés de trente-quatre ans, les Bamber adoptèrent Sheila, qiu avait trois mois, par l'intermédiaire de l'Eglise anglicane. En 1961, la famille s'agrandit avec l'adoption ( à l'âge de trois mois également ) de Jeremy.
     Quelques années plus tard, le garçon fut inscrit dans l'école privée de Maldon Court. Il suivit le cycle d'enseignement secondaire au pensionnat de Gresham's, à Holt, dans le Norfolk. Les frais de scolarité de mille livres ( 10 000 F ) par trimestre montraient combien Nevill et June Bamber avaient à coeur de bien préparer leur fils adoptif aux responsabilités qui incombent à un grand propriétaire terrien.
     Or, Jeremy fut très blessé d'avoir été envoyé loin de la maison familiale. Sa fureur intérieure était surtout dirigée contre sa mère : pourquoi, après l'avoir adopté, se débarassait-elle ainsi de lui?
     A Gresham's, établissement réputé pour sa préparation militaire, Bamber n'obtint que des résultats médiocres, mais il apprit le maniement des armes. Déjà son sentiment d'insécurité prenait un tour inquiétant. Une photographie scolaire de l'époque le montre debout au dernier rang, le regard froid, le menton en avant, exigeant avec arrogance l'attention d'autrui. Ceux qui cotoyèrent Bamber à l'école remarquèrent son besoin d'exprimer sa supériorité.
     " C'était un garçon plutôt silencieux, ombrageux ", se remémore son proviseur à Gresham's, Mr Logie Bruce-Lockart. " Je crois que certains des garçons le trouvaient irritant, car il était capable de les taquiner sans relâche... dès son plus jeune âge il a manifesté une certaine propension à l'arrogance. "
     Un ancien condisciple, John Fielding, se souvient de lui comme d'un " excentrique ".

 
Abnégation
 
     Bamber ne s'interessait guère aux études, mais après un passage au Colchester College, il obtint des résultats fort honorables à ses examens. Ses parents adoptifs entreprirent alors de lui inculquer le sens de l'économie et de l'abnégation qu'ils jugeaient nécessaires pour gérer une exploitation agricole.
     June Bamber avait en outre à coeur de développer le sentiment religieux de Jeremy, qui en dépit des efforts de sa mère ne paraissait guère habité par la foi chrétienne ( plus tard, il devait déclarer que ses parents étaient des fanatiques religieux ). Malgré cela, la carrière scolaire de Jeremy et la formation de son caractère ne posaient apparemment pas de problèmes graves, surtout si on comparait son cas à celui de sa soeur Sheila.
     Après avoir été renvoyée de plusieurs écoles de Norwich et Eastbourne, celle-ci avait été inscrite dans une institution londonienne pour jeunes filles de bonne famille, au Swiss Cottage.
     A la fin de son adolescence, Jeremy passa un an à voyager en Australie et en Nouvelle-Zélande, où il entama une formation de chauffeur de poids lourds. Comme tant d'autres, ce projet ne fut pas mené à bien.

 
Au   travail


Célébration en famille du Jubilé Royal, en 1977. De gauche à droite : Sheila, Jeremy, Colin Caffell et Nevill Bamber.
 
     Au retour de Jeremy, les Bamber s'efforcèrent de compléter la formation de leur fils ; ils lui achetèrent une fermette, une voiture de société et des parts dans une propriété de vingt hectares à Goldhanger. Mais Bamber était encore beaucoup trop jeune et instable pour s'installer de la sorte.
     Le style de vie qu'il aimait était tout autre : jeunes femmes élégantes, voitures rapides et fréquentations douteuses. Ses revenus - moins de neuf mille livres ( 90 000 F ) par an - ne lui permettaient pas de financer de tels goûts : il en vint à considérer ses parents comme le principal obstacle à ses ambitions.
     Des liens particulièrement étroits l'unissaient à l'une de ses amies, Julie Mugford, qui devait ultérieurement témoigner contre lui. Il se confiait davantage à la mère de la jeune femme qu'à la sienne, qui l'importunait en lui demandant pourquoi Julie et lui ne se mariaient pas alors qu'ils couchaient ensemble.
    

Julie Mugford avec sa mère, Mary.

     " Jeremy détestait sa mère ", devait dire la mère de Julie. " Il m'appelait toujours maman. Il m'a offert la voiture de sa mère, juste après la tuerie. Il voulait tout vendre. "
     Mrs Mugford semble avoir compris Bamber mieux que quiconque. Elle eut tôt fait de remarquer que son arrogance l'amenait à penser que tout lui était dû.
     " Jeremy a toujours été convaincu que ce qu'il faisait était bien ", ajouta-t-elle.




 

II          L' ENQUETE



Les gens du village avaient l'habitude d'entendre Sheila Caffell
( ci-dessus ) hurler, en proie à ses visions mystiques. En 1985,
toute l'Angleterre apprit qu'une jeune femme à l'esprit dérangé
avait abattu ses propres enfants.

 
     Les policiers en position dans les bois et les prés aux alentours de la ferme de Maison-Blanche abaissèrent leurs armes. La nuit avait été longue. A la tête de son équipe, Cook pénétra dans la maison. Il y fut bientôt rejoint par le Dr Craig, médecin de la police. Cook ne connaissait pas les Bamber, mais de toute évidence, c'était une solide famille rurale, attachée à son domaine. Un seul élément semblait détonner : Sheila Caffell, une jeune femme un peu bizarre.
     Au rez-de-chaussée, Nevill Bamber avait été sauvagement frappé dans la lutte qui avait précédé sa mort. Dans le désordre des chambres à coucher, les jumeaux et June Bamber n'avaient de toute évidence été que des victimes sans défense. Restait Sheila Caffell...
     Le Dr Craig examina la jeune femme. Elle avait reçu deux balles, l'une avait tranché la veine jugulaire, l'autre avait traversé le menton pour se loger dans le cerveau. Le Dr Craig réfléchit. Le deuxième coup avait dû causer une mort instantanée. Elle s'était effondrée sur le dos en lâchant le fusil.
     Elle présentait au visage des ecchymoses dues au choc, mais aucune autre marque apparente de violence. Ses mains et ses pieds étaient propres, ses longs ongles manucurés intacts.

 
Une   affaire   limpide

     Au lendemain de la tuerie, les corps des victimes sont emportés hors de la ferme de Maison-Blanche. Les policiers s'exposèrent à de violentes critiques pour n'avoir pas relevé les empreintes et pour avoir détruit des indices essentiels.

     Les policiers sont très sensibles aux ambiances qui règnent dans une maison. Celle de la ferme de Maison-Blanche était très familiale. Les fenêtres et les portes étaient verrouillées. Rien ne permettait de supposer qu'un cambrioleur eût pénétré par effraction dans la maison, massacrant tous les habitants avant de repartir, à pied ou en voiture.
     Un cambrioleur n'aurait pas tiré vingt-cinq coups de feu, pas plus qu'il n'aurait tué les jumeaux. Le carnage de la ferme évoquait la furie meurtrière, l'éruption d'une passion homicide.
     Les policiers Cook et Miller avaient siuvi le même raisonnement que Craig, qui leur communiqua ses premières impressions. Selon lui, la jeune femme aurait tué les autres membres de la famille avant de retourner l'arme contre elle-même. Cook était peut-être plus fatigué qu'il ne le pensait. Il n'avait pas beaucoup dormi, et n'était pas le policier le mieux qualifié pour une affaire de ce genre. Pour lui, tout indiquait qu'il s'agissait d'une affaire familiale.

 
" Elle avait ces yeux fixes et égarés.
Je me disais que c'était sûrement la
femme la plus malade du monde,
ou alors qu'elle prenait des "trucs".
Son regard vous suivait partout "
UN VOISIN, au sujet de Sheila

 
     Les policiers avaient bien remarqué le calme étrange dont avait fait preuve Jeremy Bamber tout au long des heures d'attente devant la ferme. Mais tous les indices tendaient à montrer que la tuerie était un témoignage de rage et de dérèglement mental, c'est pourquoi l'attention des trois hommes se porta naturellement vers ce qu'ils avaient entendu dire de Sheila Caffell.
     Peut-être l'état de la maison influença-t-il aussi les policiers. A l'approche des moissons, les Bamber étaient fort affairés. Les pièces à vivre étaient méticuleusement rangées. Les enquêteurs n'avaient pas à fouiller dans des amas de détails sans intérêt. Par contraste, le carnage n'en était que plus saisissant, et l'impression d'une tragédie à huis clos se trouvait accentuée.
     Jusqu'à l'arrivée sur les lieux de l'inspecteur divisionnaire Tom Jones, désigné pour diriger l'enquête, les policiers présents estimaient que leur tâche consistait principal-
ement à trouver suffisamment de preuves pour clore cette affaire.
     Après avoir écouté ses subordonnés, Jones souscrivit avec soulagement à leur thèse. A ce stade, l'inspecteur divisionnaire Jones, policier expérimenté, n'avait aucune raison de rejeter la théorie de ses collègues, pour qui l'affaire semblait limpide : après avoir donné ses instructions, il quitta les lieux.


     Dans la mesure où l'enquête paraissait bouclée, les hommes chargés de rassembler les indices ne firent pas preuve de la vigilance qui eût été la leur dans l'éventualité d'un crime apparemment plus complexe. Ainsi, les policiers ne relevèrent pas les empreintes digitales de toute la famille ; ceux qui manipulèrent le fusil ne portaient pas de gants.

     Des dizaines de pièces furent emportées pour examen, mais des parties entières de la maison et de son contenu ( les placards notamment ) ne firent pas l'objet d'une fouille sérieuse.

     Tandis que l'on emportait les débris, Jeremy Bamber se tenait dehors, très pâle. Il dit aux policiers qu'il lui serait trop difficile d'entrer dans la maison, à moins que toute trace de la tragédie n'en fût supprimée.

     Les policiers se montrèrent compréhensifs. Les taches de sang qui souillaient un mur furent lavés, les tapis, draps et couvertures ensanglantés de la chambre des Bamber et du salon enlevés, tout comme les matelas des jumeaux et une couverture éléctrique.

     Deux jours plus tard, les policiers brûlèrent le tout.

     Un policier fut envoyé à la recherche de l'amie de Jeremy Bamber, Julie Mugford. En apprenant la nouvelle de la tuerie, elle parut secouée et s'enferma dans un silence sinistre. A son arrivée à la ferme de Maison-Blanche, elle étreignit Bamber. Un policier qui se trouvait auprès d'eux entendit un chuchotement, puis un bruit qui aurait pu être un gloussement ou une quinte de toux.

     Dans le petit village de Tolleshunt d'Arcy ( il comptait moins de neuf cents habitants ), les choses commençaient à se savoir alors même que les recherches de la police se poursuivaient.

     " Ces gens étaient les piliers de la vie locale ", déclara un agriculteur du village, Edward Golding. Les enquêteurs apprirent que Nevill et June Bamber étaient réputés pour leur solidité, leurs manières réconfortantes, les services qu'ils rendaient à autrui.

 
Les policiers fouillèrent l'appartement londonnien de Sheila Caffell, à Maida Vale ( ci-contre ),mais n'y trouvèrent rien confirmant la thèse des " meurtres suivis d'un suicide ".


     Nevill Bamber avait été pendant plus de dix ans magistrat dans la ville voisine de Witham, cependant que June se dépensait sans compter pour la paroisse de St Nicholas.
     Le révérend Bernard Robson parut accepter l'idée selon laquelle la tragédie était d'ordre familial. " Je ne me doutais absolument pas que quelque chose n'allait pas dans cette famille ", devait-il avouer.


DANS LA PRESSE

"Massacre à White House Farm : la suicidée tue ses fils jumeaux et ses parents".

     La tuerie de la ferme de Maison-Blanche occasionna dans la presse populaire britannique une pléthore de spéculations. Lorsque la police rendit publiques ses certitudes concernant la culpabilité de Sheila, le Daily Mail publia à la une une photo de la jeune femme, sous le titre "UN MANNEQUIN TUE QUATRE MEMBRES DE SA FAMILLE". Dans les semaines qui suivirent, la presse se livra à toutes sortes de supposition au sujet du mobile des crimes.
     On ne manqua pas d'évoquer les yeux "fixes" et "égarés" de Sheila, qui donnaient l'impression qu'elle s'adonnait à la drogue. Selon la rumeur, elle aurait été soumise à un chantage par un réseau international de trafiquants de drogue, à qui elle devait de l'argent ; des avions auraient utilisé le domaine des Bamber pour y parachuter des stupéfiants. Au moment du procès, les défenseurs de Bamber avancèrent des théories plus extravagantes encore. Selon eux, Sheila Caffell aurait cru que ses fils jumeaux âgés de 6 ans, Daniel et Nicholas, ourdissaient contre elle un sombre complot. Par moments, elle se prenait pour la Vierge Marie, ou pour une sorcière bienfaisante.
     Selon cette dernière thèse, développée par les avocats de Bamber, Sheila Caffell aurait pensé que son amant était le Diable, que ses enfants haïssaient les femmes, et qu'elle-même avait reçu pour mission de débarasser le monde du Mal.

     Ce que la police apprit de Bambi ne fit que confirmer les déclarations de Jeremy Bamber au sujet de sa soeur.
     " Elle avait ces yeux fixes et égarés ", dit l'un des voisins des Bamber. " Je me disais que c'était sûrement la femme la plus malade du monde, ou alors qu'elle prenait des "trucs". Son regard vous suivait partout. "
     Un autre ajoutait : " Il lui était arrivé de réveiller tout le voisinage en hurlant : " Le monde est mauvais... vous êtes tous mauvais ! "


Divagations
 
     Il apparut clairement aux enquêteurs que le jugement porté par Jeremy Bamber sur sa soeur au cours de la longue attente nocturne n'était pas exagéré - sans doute même était-il en dessous de la vérité. Les policiers écoutaient maintenant des anecdotes concernant une femme en proie à des visions délirantes, qui affirmait devant témoins être le Christ.
 
" Quelqu'un qui a l'habitude
de chasser, comme c'était
le cas de Nevill Bamber,
ne laisse pas traîner
un fusil chargé "

TREVOR JONES, cafetier du village

 
     Certains amis de la famille déclarèrent à la presse qu'elle avait des liens avec " les milieux de la drogue ", et qu'elle n'avait jamais causé à ses parents que des soucis.
     L'affaire fit les gros titres de tous les journaux britanniques. Les reporters envahirent le village glanant des renseignements au sujet de Sheila Caffell, espèrant produire quelque article retentissant autour des événements meurtriers.
     Les villageois eux-mêmes étaient surpris par l'assurance dont faisaient preuve les policiers. Néanmoins, tous acceptèrent la version officielle des faits, à l'exception toutefois de deux personnes : David Boutflour, cousin de Jeremy Bamber, et sa soeur, Christine Eaton.


Le révérend Robson (à droite) avec les enquêteurs. Bamber manifesta une émotion intense durant le service du dimanche suivant à St Nicholas, durant lequel le révérend Robson évoqua la profonde douleur du village.

Le chanoine Eric Turner demanda à la congrégation de "prier pour que Dieu accorde sa miséricorde à Sheila".
 
     Neveu de Nevill et de June Bamber, Boutflour éprouvait à leur égard une profonde affection. Des années auparavant, il avait pris l'habitude d'emmener danser Sheila à Tolleshunt d'Arcy, où elle était toujours la reine du bal. " La ferme de Maison-Blanche était pour moi comme un second foyer ; Sheila n'était pas comme ça ", protestait Boutflour. " Elle était très gentille et très belle... Nous avions le sentiment que la famille était encore en vie, et qu'elle essayait de nous dire quelque chose. "
     A ce stade, Boutflour n'exprimait aucun soupçon contre un individu en particulier. La plupart des hommes de la famille étaient de bons tireurs, Jeremy lui-même était très compétent.
     Peut-être Boutflour savait-il que cinq mois auparavant seulement son père, Robert, avait discuté de sécurité avec Jeremy sur le terrain de caravaning appartenant à la famille à Osea Park, près de Maldon. Jeremy ayant évoqué la possibilité de mener des actions violentes contre les éventuels intrus, Robert avait répondu que la conscience de Bamber souffrirait certainement dans l'éventualité de la mort d'un homme.
     " Oh mais non, oncle Bobby ", avait répliqué Bamber. " Je serais capable de tuer n'importe qui. Je pourrais même tuer mes parents. "

 
LE   DEUIL

Les habitants de Tolleshunt d'Arcy se pressent
dans l'église St Nicholas pour un dernier
adieu à June et Nevill Bamber.
Les médias sont également là pour observer la
douleur du seul survivant de la famille.

 
     Jeremy Bamber, absent au service spécial tenu cinq jours plus tôt à la mémoire de la famille, se prépara soigneusement pour les obsèques de June, Nevill et Sheila, le 16 août 1985, en faisant notamment l'acquisition d'un costume de marque.
    
     En entrant dans l'église, Bamber passa devant un dernier souvenir de sa mère adoptive : sur le panneau d'affichage figurait un tableau de service signé June Bamber.

     Durant la cérémonie funèbre, puis au crématorium, il éclata en sanglots, comme il sied à un fils aimant à l'heure de rendre un ultime hommage à ses parents. Rares furent ceux qui entendirent les paroles marmonnées par le jeune homme au sujet des autres membres de la famille. " Ils sont là comme des vautours, à attendre de voir ce qu'ils vont tirer de tout ça ", dit-il à son amie. Puis, en riant, il ajouta : " S'ils croient qu'ils vont ramasser la moindre miette, ils se mettent le doigt dans l'oeil ". 

     L'un des membres de l'assemblée, David Boutflour, cousin de Jeremy, avait remarqué que celui-ci regardait sa montre pendant les obsèques, avant de lancer : " Allez, allons-nous en d'ici ; c'est l'heure. "


III               L' ARRESTATION


David Boutflour (ci-dessus) se refusait à croire que Sheila ait pu massacrer toute la famille. S'étant transformé en détective amateur, il découvrit un silencieux taché de sang dans le râtelier d'armes de la ferme de Maison-Blanche.

La police était persuadée que la tuerie de Maison-Blanche
s'était achevée par le suicide de la meurtrière ; mais dans les
coulisses, la famille et les experts entreprirent de démontrer
que les policiers se trompaient.

 
     Le dimanche 11 août, un service religieux se tint à l'église St Nicholas. Les villageois s'étaient réunis pour célébrer la mémoire de la famille massacrée.
     " Prions pour que Dieu accorde sa miséricorde à Sheila, si tristement et si tragiquement dérangée ", déclara le chanoine Turner devant l'assemblée des fidèles, qui avait appris que Jeremy était trop bouleversé pour assister à la cérémonie. Cependant, les amis des défunts ignoraient encore trois faits essentiels.
     Le premier de ces faits était que Jeremy Bamber avait passé la journée du service spécial à boire du champagne rosé avec des amis ; le deuxième, que Boutflour et Christine Eaton avaient procédé à leurs propres investigations dans la ferme de Maison-Blanche ; enfin, un médecin légiste du ministère de l'Intérieur avait indiqué que les blessures de Sheila était telles qu'elle ne pouvait se les être elle-même infligées.


Christine Eaton aida Boutflour dans ses investigations.

    
Cet expert s'était rendu compte que, pour avoir raison physiquement de Nevill Bamber, Sheila aurait dû faire preuve d'une extraordinaire force physique. Or, Sheila mesurait 1,70 m, Nevill 1,93 m, et les coups de crosse assenés avaient été si violents que l'on avait retrouvé des fragments de bois sur le sol... Le médecin légiste détermina par ailleurs que le premier coup de feu, tiré dans la gorge de la jeune femme, l'aurait rendue incapable - s'il ne l'avait pas tuée instantanément - de se tirer une seconde balle dans le cerveau.

     En outre, des indices techniques indiquaient que l'un des coups de feu mortels avait été tiré avec un fusil muni d'un silencieux. Sheila avait reçu le sobriquet de "Bambi" pour ses longues jambes, mais ses bras étaient assez courts. Si le fusil avait été doté d'un silencieux de 15 centimètres de long, la longueur de l'arme pointée sur son visage aurait été de plus de 90 centimètres.

     Sheila n'aurait pu tirer elle-même ce coup de feu ; d'autre part, où était le silencieux ? On ne l'avait pas trouvé dans la chambre où gisaient June et Sheila.

     Les conclusions du rapport du médecin légiste furent dans un premier temps écartées. Le 14 août, à l'issue de son enquête judiciaire, le coroner de Chelmsford délivra les permis d'inhumer : les corps de June et Nevill Bamber furent confiés aux bons soins de Jeremy, qui décida de leur incinération.

Une   triste   cérémonie
 
     Deux jours plus tard, des centaines d'habitants de la région se retrouvèrent dans l'église St Nicholas de Tolleshunt d'Arcy. La nef étant bondée, une foule nombreuse s'assembla autour de l'entrée, dans l'espoir d'entendre le service.
     Les cercueils furent ensuite emportés à Colchester, où devait avoir lieu l'incinération. Au crématorium, Jeremy Bamber éclata en sanglots au moment de l'ultime adieu à sa famille. Son amie, Julie Mugford, voilée de noir, s'efforça de réconforter le jeune homme.
     Rares étaient les habitants de Tolleshunt d'Arcy qui connaissaient Julie Mugford ; certains des membres de la famille de Jeremy eux-mêmes n'avaient pas encore rencontré cette jeune femme âgée de vingt-deux ans, institutrice à Colchester. Tout au long de la cérémonie, elle se tint au côté de Jeremy, lui serrant la main lorsqu'il donnait des signes de détresse, et ne laissant guère deviner ses propres sentiments.

" Il s'esclaffait, se montrait
insolent avec les
serveuses, donnant des
tapes sur les fesses "
MALCOM WATERS, ami de Bamber

 
Bamber quitte le tribunal de Chelmsford : inculpé pour un vol perpétré sur le terrain de caravaning familial, il vient de bénéficier d'une mesure de mise en liberté provisoire.

    
Colin Caffell, le père des jumeaux Daniel et Nicholas, déposa sur le cercueil de Sheila une couronne de roses jaunes, ses fleurs préférées. La couronne était accompagnée de ce message : " Chère Sheila, je penserai éternellement à toi et à nos enfants. Tendrement, Colin. "

     Une personne inconnue avait ajouté une couronne de roses roses et de marguerites blanches, accompagnée d'un " message des jumeaux " : " Nous serons bientôt de nouveau ensemble, mummy, D & N. "

     Les jumeaux furent inhumés le 19 août après une cérémonie funèbre dans l'église St James de Hampstead. Ecrasé par le chagrin, le père ne put retenir ses larmes lors de la lecture auprès des cercueils couverts de fleurs de l'histoire préférée de ses fils, Le Petit Prince.

     Les deux petits cercueils furent déposés dans la tombe, où l'on plaça ensuite l'urne contenant les cendres de leur mère.

     Trois jours après la tragédie, David Boutflour et Christine Eaton avaient fouillé la ferme. Ils savaient que le fait de tirer vingt-cinq coups de feu, et donc de recharger à deux reprises l'arme, nécessitait adresse et coordination. Selon eux, Sheila aurait été bien incapable d'une telle habileté manuelle.
     
    
Reprenant le travail de la police, ils se rendirent dans le bureau de Nevill Bamber, où celui-ci rangeait ses fusils. Les policiers n'y avaient rien trouvé de signicatif, mais Boutflour découvrit immédiatement le silencieux. Il l'examina et se rendit compte qu'il pouvait s'adapter à un fusil de calibre 22.
 
Enquête   familiale
 
     Le frère et la soeur poursuivirent leurs investigations dans une maison qu'ils connaissaient sur le bout des doigts. Mrs. Eaton s'intéressa notamment à la fenêtre de la cuisine. Il apparut qu'elle avait pu être fermée depuis l'extérieur tout en paraissant l'être de l'intérieur. Pendant ce temps, Boutflour découvrit des taches de sang à l'intérieur du silencieux, ainsi que de petites éraflures sur la cheminée de la cuisine.
     Il en fit aussitôt part aux policiers, mais ceux-ci manifestèrent un tel manque d'interêt pour ces révélations qu'ils ne vinrent chercher le silencieux que deux jours plus tard.
     A la veille de la mort de ses parents adoptifs, Jeremy gagnait près de neuf mille livres par an ( environ 90 000 F ) en tant que gérant du domaine de Maison-Blanche ; il possédait également un tiers des parts dans un champ de vingt hectares, ainsi qu'un interêt de huit pour cent dans le terrain de caravaning familial. Il était désormais en passe d'hériter d'une fortune s'élevant à plusieurs centaines de milliers de livres ( soit plusieurs millions de francs ).


L'inculpation de Jeremy Bamber éveilla l'interêt du public : se pouvait-il qu'il y eût un voleur et une meurtrière dans la même famille ?
 
     Le 8 septembre, les habitants de Tolleshunt d'Arcy, qui connaissaient tous l'aisance de Bamber, eurent la surprise d'apprendre que celui-ci avait été appréhendé dans un appartement londonien par des policiers de l'Essex. Il était accusé de vol par effraction, dans une affaire remontant au mois de mars précédent liée à la disparition du terrain de caravaning d'une somme équivalente à 10 000 francs.

 
" Tout ce que faisait 
Jeremy, c'était de
demander aux serveuses
où trouver de la cocaïne "
LIZ REMINGTON, amie de Julie

 
     Le lendemain, Bamber comparut devant un tribunal à Chelmsford. Fait inhabituel pour une affaire d'une importance relativement mineure, sa libération sous caution fut refusée. Cela signifiait-il que les policiers se servaient de l'accusation de cambriolage pour retenir Bamber et l'interroger au sujet d'autres affaires ?
     Il ne semble pas que cela ait été le cas, car le 13 septembre, Bamber fut placé en liberté provisoire ; il partit aussitôt à Saint-Tropez.
     Bamber ne se rendait pas en France avec Julie Mugford, mais avec Brett Collins, un ami rencontré plusieurs années auparavant en Nouvelle-Zélande, qu'il avait retrouvé en Angleterre.
     Temporairement libérée de l'influence d'un amant autoritaire, exigeant et charismatique, Julie Mugford eut le loisir de réfléchir. Quelque chose la troublait profondément. En la laissant seule pour partir en vacances avec Brett Collins, Bamber tentait un pari dangereux.
     Ce pari allait échouer. A la fin de septembre, Julie alla trouver la police de l'Essex, pour déclarer aux policiers que pendant des mois Bamber avait nourri le projet de tuer ses parents. Elle ajouta qu'il avait eu l'intention de commettre un crime parfait : son plan initial était de les droguer, avant de les abattre et de mettre le feu à la maison ; mais il avait ensuite changé d'avis car la maison était assurée pour des sommes trop faibles et une antiquité de valeur ( une horloge ) aurait été détruite.


     Les policiers étaient tout ouïe. La petite amie de Bamber était-elle entrain de leur exposer des faits qui leur avaient échappé, ou bien mentait-elle, par dépit ou pour toute autre opinion ?

     Julie Mugford expliqua que Jeremy Bamber abhorrait sa mère ( qu'il appelait " la vieille vache " ), et qu'il voulait rompre les liens avec sa famille.

     Lorsque Julie lui avait demandé pourquoi il ne partait pas, il lui avait répondu : " J'ai trop à perdre. C'est important d'avoir de l'argent quand on est jeune. "
     Le 6 août, la veille de la tuerie, Bamber avait téléphoné à Julie : sa décision était prise. " Ce sera cette nuit ou jamais ", avait-il jeté. Elle lui avait dit de ne pas faire de sottises, il avait raccroché. Les enquêteurs notèrent que, de son propre aveu, Julie n'avait pas appelé la famille Bamber à la ferme pour l'avertir.


Un policier prélève des échantillons sur la Citroën bleue de Jeremy Bamber. Au moment de l'inculpation du jeune homme pour cambriolage, la police commençait à le soupçonner de meurtres.

       A trois heures du matin, la sonnerie du téléphone avait retenti une nouvelle fois chez Julie. C'était Bamber : " Tout se passe bien ",avait-il soufflé, ce qui avait fait frissonner Julie. " Ne t'inquiète pas. Il y a quelque chose qui cloche à la ferme. Salut chérie, je t'aime ! "

     Elle ajouta qu'avant le départ de Bamber pour Saint-Tropez, elle lui avait annoncé qu'il lui devenait trop pénible de dissimuler la vérité. Bamber avait répliqué que sa vie était entre ses mains.


 
LE SILENCIEUX

     Les silencieux ont été inventés dans les premières années du XXe siècle par un industriel, Hiram Maxim, aidé de son fils Hudson. Ce dispositif fait appel à un gros cylindre contenant un certain nombre de plaques métalliques, perforées de manière à permettre le passage de la balle.
     Ces plaques retiennent les gaz de combustion, dont la vélocité n'est plus suffisante pour provoquer le déplacement d'air cause de la détonation.


 
    Lorsque Julie Mugford eut achevé sa déposition, le commissaire Michael Ainsley, à qui avait été confiée l'affaire, décida de réexaminer le dossier.

     Lorsque Bamber et Brett Collins débarquèrent à Douvres, le 30 septembre, la police les y attendait. Le lendemain, Bamber fut inculpé d'assassinats.

L'esprit   meurtrier

On sait que les expériences vécues ont un
effet sur le développement de la personnalité ; mais naît-on
psychopathe ou le devient-on ?

 
     Les parents adoptifs de Jeremy Bamber s'étaient efforcés d'élever leurs fils dans le respect de certaines valeurs : devoir, autorité, serviabilité. Plus qu'un héritage, ils considéraient leur vaste domaine comme une source de responsabilités que Jeremy allait devoir assumer.
     Pourtant, il apparut bientôt qu'en grandissant, leurs enfants adoptifs donnaient des signes de violentes perturbations psychologiques et mentales. Jeremy, grossier et vantard, dissimula la rage qui l'animait avant de devenir un assassin ; Sheila donna libre cours à ses divagations et ses fantasmes, mais demeura une mère tendre et attentionnée.


 

     Selon le Dr Alan Cooklin, directeur de l'Institut de thérapie familiale, le dérangement mental n'existe pas chez un individu en tant que tel, mais constitue " une danse " à laquelle prennent part tous les membres d'une famille. Lorsque l'un des membres se stabilise, un autre entre en crise, car le traumatisme doit trouver un exutoire.
     Jeremy et Sheila réagirent violemment contre l'habitude qu'avait leur mère d'utiliser sans cesse des sentences bibliques dans sa conversation, et de conserver chez elle des dizaines de bibles. Jeremy en vint à nourrir du mépris pour la religion, tandis que Sheila se façonnait un mysticisme personnel teinté de démence : en proie à des visions paranoïaques, elle hurlait parfois des imprécations à l'adresse de ses voisins.
     June Bamber avait appelé Sheila " la fille du Diable ", quand, à l'âge de dix-sept ans, celle-ci avait manifesté son intérêt pour les garçons. Quant à Jeremy, il était traité comme un irresponsable par son père, qui ne goûtait guère l'appétit de plaisirs de son fils.

 
L'opposition
 
     Sheila et Jeremy allèrent totalement à l'encontre des souhaits de leurs parents. La première devint mannequin, posa nue pour des photos, tomba enceinte hors du mariage et se sépara du père de ses enfants. Le second, dont on voulait faire un agriculteur robuste et réservé, devint un jeune homme arrogant et hédoniste.
     Les habitants de Tolleshunt d'Arcy et les parents des Bamber, tels que les Boutflour, savaient quelle ambiance délétère régnait à la ferme de Maison-Blanche. Robert Boutflour avait même entendu Jeremy dire qu'il lui serait facile de tuer ses parents. Dans ces conditions, comment expliquer que nul n'ait pressenti l'imminence de la tragédie ? Certains témoignages rapportés lors du procès permirent d'entrevoir les raisons de ce gouffre d'incompréhension.
     Le Dr Cooklin suggère aussi que les parents adoptifs se montrent parfois trop critiques, craignant qu'un sang " impur " ne s'immisce dans leur famille par le truchement de l'enfant adopté. Il souligne également le manque que représente pour une mère adoptive le fait de n'avoir pas vécu la grossesse et l'accouchement.


Avant de le condamner à perpétuité, le juge souligna la nature psychologique de la personnalité de Bamber ( dans l'article ci-contre ).

     La dépression nerveuse de Sheila accaparait toute l'attention et toutes les inquiétudes. Sans doute Bamber en était-il conscient, puisqu'il fit coïncider le moment de la tuerie avec un grave accès dépressif de sa soeur. Bamber ne pouvait atteindre à l'indépendance qu'en rompant les liens financiers qui l'unissaient à sa famille et en prenant un emploi, ou alors il acceptait de suivre le chemin tracé pour lui par son père adoptif.

     Or, il ne pouvait se résoudre à opter pour la première solution et n'était à l'évidence pas fait pour la seconde, de sorte qu'il ne savait plus véritablement qui il était.
 
Contradictions
 
     Avec Julie Mugford, il se comportait en maître ; il parvint d'ailleurs à la convaincre pendant plusieurs semaines de dissimuler sa culpabilité ; mais avec Brett Collins, Bamber se serait montré plus passif - accédant aux désirs et aux ordres de ce dernier.
     Finalement, en laissant éclater sa rage contre ses parents adoptifs qui exigeaient de lui qu'il menât une vie placée sous le signe du devoir, Bamber croyait devenir maître de sa propre existence.

 
 IV             LE   JUGEMENT



Lorsque Jeremy Bamber comparut enfin devant ses juges,
l'affaire se transforma en une confrontation directe : Julie
Mugford assurait que Bamber lui avait avoué sa culpabilité,
Bamber se contentait  d'affirmer son innocence.

 
     Le procès de Jeremy Bamber s'ouvrit le mardi 2 octobre 1986 aux assises de Chelmsford ; les débats étaient présidés par un juge de la cour suprême, Mr.  Drake. Bamber s'était attaché les services de l'un des plus éminents pénalistes de Grande-Bretagne, sir David Napley.
     Durant sa détention préventive, Bamber avait décidé de se défaire de son avocat local, en qui il n'avait plus confiance. Sa demande d'aide judiciaire fut ensuite acceptée, mais les magistrats de Maldon fixèrent les honoraires à vingt-six livres ( 260 F ) de l'heure. Lors de l'audience du 28 octobre 1985, Bamber avait protesté en déclarant qu'il avait droit à l'avocat de son choix, qu'il bénéficiât de l'aide judiciaire ou non, ce à quoi Mr. George Ginn, devant qui comparaissait le prévenu, avait répondu sèchement : " Non, vous n'y avez pas droit. Un avocat londonien représenterait une dépense supplémentaire, alors qu'il y a des défenseurs sur place. "

 
Un   nouveau   défenseur
 
     Sir David Napley s'était récemment fait payer cent trente-cinq livres ( 1 350 F ) de l'heure pour représenter la municipalité de Bristol, mais un arrangement fut finalement passé, aux termes duquel sir David Napley donna instruction à Geoffrey Rivlin, avocat de la Couronne, de représenter Bamber. Le ministère public serait représenté par Anthony Arlidge, autre avocat de la Couronne.
 

" Il savait certainement que
si ses parents, sa soeur et
ses neveux mouraient, la
fortune familiale lui
reviendrait "
ANTHONY ARLIDGE, avocat général

 
     Vêtu d'un costume sombre à fines rayures, Bamber paraissait très jeune lorsqu'il prit place dans le box des accusés. Inculpé de cinq assassinats, il plaidait non coupable. De temps à autre, il levait les sourcils et écarquillait les yeux, avec une expression d'innocence très étudiée, devant les cinq femmes et les sept hommes qui composaient le jury.
     Mr. Arlidge décrivit d'abord en termes expressifs la barbare agression de la ferme de Maison-Blanche. Vingt-cinq coups de feu avaient été tirés, dont quinze de très près. L'avocat général s'appesantit ensuite longuement sur les motifs supposés de Bamber - bien qu'il ne soit pas obligatoire devant les tribunaux britanniques d'établir la nature des motifs s'il existe une preuve concluante de la culpabilité de l'accusé.
     Bamber avait vu les brouillons des testaments de son père et de sa mère adoptifs. " Il savait que si ses parents, sa soeur et ses neveux mouraient, la fortune familiale lui reviendrait ", gronda Arlidge. En résumé, Bamber hériterait de quelque quatre cent trente-six mille livres ( plus de quatre millions de francs ).
     Dès cette phase du procès, il devint évident que l'on allait assister à une série de duels entre témoins et avocats, duels faits de questions percutantes, de réponses acerbes, d'accusations de tromperie, de traîtrise et de violence, et de dénégations pleines de défi. Sans être un grand orateur, Arlidge avait le don de pénétrer au coeur de chaque événement.

 
Le   choc   des   témoignages
 
     En dépit du fatras d'indices et d'éléments techniques parfois controversés ( le fusil, le silencieux, les empreintes de pas, l'appel téléphonique au commissariat de police de Chelmsford ), Arlidge souligna que l'affaire allait s'articuler autour du choc des témoignages de deux jeunes gens, anciens amis et amants : Jeremy Bamber et Julie Mugford.

     Un à un, les policiers qui avaient des heures durant surveillé la ferme de Maison-Blanche vinrent décrire cette nuit fatale. L'inspecteur principal Cook dut admettre de graves erreurs. Il n'avait pas enfilé de gants pour tenir le fusil, et n'avait pas fouillé à fond le placard du bureau, où devait finalement être trouvé le silencieux.

     Plus grave, Cook avait par négligence perdu un cheveu découvert sur le silencieux, et n'avait pas même déclaré cette perte. Dans sa récapitulation des faits, le juge allait adresser à Cook une sévère réprimande.

     Tandis que l'on retraçait le déroulement de la fouille de la ferme de Maison-Blanche, la personnalité de Sheila vint au centre des débats. Jeremy Bamber devait désormais se mesurer à deux femmes, l'une morte, l'autre bien vivante.
      Au cinquième jour du procès, lorsque David Boutflour vint à la barre des témoins, les jurés eurent un aperçu des divisions qui régnaient au sein de la famille Bamber.

L'oncle et la tante de Jeremy Bamber, Robert et Pamela Boutflour, apprirent la manière dont leur fils David avait découvert des indices montrant que le coupable était Bamber. Julie Mugford, ex-amie de Bamber et principal témoin à charge, quitte le tribunal.

    
     Boutflour décrivit la fouille qu'il avait effectuée à la ferme avec sa soeur, Mrs. Eaton, et les raisons qui les avaient poussés à procéder de la sorte. Il décrivit la découverte du silencieux, la façon dont la fenêtre de la cuisine s'ouvrait et se fermait, les éraflures sur la cheminée de la cuisine, et la bicyclette qu'il avait trouvée abandonnée sur un chemin derrière la maison.
     Le 9 octobre au matin, l'accusation appela à la barre son témoin vedette, Julie Mugford. D'une voix tremblante, elle évoqua les mois durant lesquels l'idée que nourrissait Jeremy de tuer sa famille s'était muée en un véritable projet d'assassinat. Elle apprit aux jurés que Bamber avait prétendu avoir tué des rats à mains nues pour s'endurcir en prévision du carnage, et ne s'écarta à aucun moment des aveux faits aux policiers.

Une   terrible   rencontre
 
     Julie raconta sa rencontre avec Bamber dans les heures qui suivirent la tuerie. Ils s'étaient embrassés, puis il avait chuchoté : " J'aurais dû être acteur ".
     Quelques semaines plus tard, les deux jeunes gens avaient évoqué l'affaire lors d'un dîner au restaurant.
     " J'ai dit que je me sentais coupable pour nous deux et que je voulais qu'il sache ce que je ressentais ", déclara Julie Mugford. " Il m'a répondu qu'il avait rendu service à tout le monde, et qu'il n'y avait aucune raison de se sentir coupable de quoi que ce soit. "
     " J'ai dit que je ne savais pas ce que j'allais dire ou faire, et il m'a demandé de ne pas faire de sottises. "
     Arlidge demanda à la jeune femme pourquoi elle ne s'était pas confiée plus tôt à la police. C'était là une question des plus importantes. De son propre aveu, Julie Mugford n'avait pas téléphoné à la ferme de Maison-Blanche pour prévenir ses occupants que Jeremy avait l'intention de les tuer. Sa crédibilité allait dépendre de sa réponse. Elle dit : " Tout d'abord, je ne voulais pas croire ce que je pensais. J'avais peur d'y croire. Jeremy avait dit que si quelque chose lui arrivait, cela m'arriverait à moi aussi. Il a dit que je pouvais être impliquée dans ces crimes parce que j'étais au courant de tout. "

Contact   spirituel
 
     Julie était une jeune femme solide, chez qui l'on détectait une certaine ferveur. Elle avait répondu de manière directe aux questions et l'on n'avait pas décelé dans son discours de faille compromettante. Cependant, la fin de sa déposition suscita un certain trouble dans le jury, interloqué d'entendre Julie expliquer pourquoi elle avait accepté d'identifier les corps des victimes à la morgue : elle déclara qu'elle espérait ainsi qu'en voyant les cadavres de Sheila Caffell et de June Bamber elle pourrait établir un contact spirituel avec leur âme et recevoir leurs conseils.

" Jeremy et moi étions deux
à savoir ce que personne
d'autre ne savait... je ne
pouvais plus parler
normalement aux autres,
parce que cela me hantait "
JULIE MUGFORD

 
     Le 11 octobre, on donna lecture dans la salle des assises d'une lettre rédigée par June Bamber, sur laquelle étaient inscrits les mots " A ne pas ouvrir avant ma mort " :
          " Mes chéris. Si quelque chose devait m'arriver et que je vous quittais, j'écris ces mots pour vous dire l'amour que j'ai pour vous et pour vous remercier de tout ce que vous m'avez donné. Tout ce que je demande, c'est que Dieu vous aime et vous protège tout au long des années à venir, et que nous puissions être un jour réunis, mes chéris. Amour éternel. Maman. "
     Dans le box des accusés, Jeremy éclata en sanglots.



     Le 16 octobre, Geoffrey Rivlin, défenseur de Bamber, entama sa plaidoirie. De même qu'Arlidge, Rivlin se montra capable de capter l'attention des jurés par des images et des déclarations claires et nettes.

     " La thèse de la défense est simple : Jeremy n'a pas commis ces crimes ", dit-il, " et l'accusation devra prouver, sans que subsiste la possibilité d'un doute bien fondé, qu'il les a commis. "

     Rivlin s'attela ensuite à la tâche peu enviable de démontrer que Sheila était sujette à des illusions morbides, de caractère psychotique, parmi lesquelles la conviction que ses enfants réagissaient à des forces mauvaises, et qu'elle était possédée du Démon.

     " Elle se mit à nourrir des idées complexes au sujet de ses enfants, comme avoir des rapports sexuels avec eux, leur infliger des violences ou en subir de leur part ", révéla Rivlin.

 


    
     

 
 
 

 
 
 







 




 





    
En tant qu'avocat expérimenté, il savait que le seul fait de noircir la mémoire de Sheila ne suffirait pas à sauver son client. Il lui fallait dépeindre Sheila sous les traits d'un personnage digne de compassion, mais suffisamment instable pour pouvoir avoir commis les meurtres.
    Il n'avait pas réussi à discréditer un expert en balistique du ministère de l'Intérieur, Malcolm Fletcher, qui avait indiqué que le silencieux adjoint au fusil utilisé à la ferme de Maison-Blanche était trop long pour que Bambi ait pu se suicider. Il n'avait pas rencontré plus de succès avec le médecin légiste, le Dr Peter Vanezis, qui avait déclaré que les quatre coups de feu tirés dans la tête de Nevill Bamber l'avaient été après que celui-ci eut été immobilisé.


" LE MEURTRE PARFAIT " : durant le procès, la presse se concentra sur la méticuleuse élaboration du massacre.

 








   
Ces témoignages produisirent un profond effet sur les jurés. Quiconque avait tué cet homme apprécié de tous l'avait d'abord roué de coups jusqu'à l'assommer, avant de lui tirer plusieurs balles dans le crâne. Le Dr Vanezis ajouta que Sheila Caffell ne portait pas de marques ou d'hématomes pouvant indiquer une participation à une lutte, en tant que victime ou en tant qu'assaillante.

Confiant
 

Pour sa défense, Bamber engagea l'un des plus éminents pénalistes britanniques, sir David Napley.

 
     Le 16 octobre, Bamber parla à son tour. Son avocat nomma l'une après l'autre les cinq victimes du massacre de Maison-Blanche, avant de demander à Bamber s'il les avait tuées.
     A chaque question, Bamber fit la même réponse, prononcée d'une voix douce : "Non". Il buvait de fréquentes gorgées d'eau, et au début de sa déposition le juge dut lui demander à plusieurs reprises de parler plus fort.
     Bamber déclara que des relations d'amour le liaient à ses parents.
     Il dut ensuite affronter le témoignage direct de son oncle, Robert Boutflour, puis celui de son ancienne amie Julie Mugford. Bamber passa sans hésiter à l'offensive, en affirmant qu'ils se parjuraient tous deux.
     " Il n'y a que deux personnes qui mentent, je crois ", assura Bamber. " Julie, c'est surtout elle qui raconte des histoires, et Robert Boutflour, qui ne peut pas être dupe. "
     L'arrogance de Bamber éclata lorsqu'Arlidge, représentant de l'accusation, déclara simplement : " Vous ne dites pas la vérité. "
     " C'est ce qu'il vous faut établir ", répliqua Bamber.

 
Nier,   toujours   nier
 
     Arlidge poursuivit : " Vous avez tué les quatres premières personnes avec le silencieux, n'est-ce pas ? "
     " Ce n'est pas vrai ", dit Bamber.
     " Alors vous avez tué Sheila avec le silencieux ? "
     " C'est faux. "
     " Lorsque vous avez mis en scène son "suicide", vous vous êtes rendu compte qu'il ne lui avait pas été possible de se tuer avec le silencieux ? "
     " C'est faux. "
     " C'est à ce moment-là que vous avez modifié vos plans et descendu le silencieux au res-de-chaussée ? "
     " Non, ce n'est pas ça. "
     " Vous les avez tous tués, n'est-ce pas ? "
     " Non, non. "
     Bamber se trouva en terrain plus sûr lorsqu'il parla de sa soeur, évoquant ses dépressions et ses délires religieux.
     " Elle voulait être avec Dieu ", dit-il à la Cour. " Elle voulait aller au Paradis. Elle voulait emmener des gens avec elle, elle voulait sauver le monde. "
     Bamber ajouta que sa soeur était beaucoup plus dure avec ses enfants qu'on ne l'avait dit - " mais nous, dans la famille, on n'en parlait jamais aux autres ". L'épreuve s'acheva pour Bamber après huit heures à la barre des témoins. Son défenseur se leva alors pour s'adresser pour la dernière fois aux jurés.

 
Rechute
 
     " Tous les éléments à notre disposition indiquent que ce soir-là, Sheila se dirigeait tout droit vers une rechute à caractère schizophrénique, si elle n'y était pas déjà ", déclara Rivlin.
     " On pourrait vraiment parler de coïncidence - si elle avait eu une très grave rechute justement la nuit où Jeremy Bamber avait décidé de tuer tout le monde... alors là, certainement, cela aurait été une extraordinaire coïncidence... tous les deux fous furieux dans la maison, la même nuit. "
     L'indice que constituait le sang retrouvé sur le silencieux était " fort peu satisfaisant ", selon Rivlin, qui écarta comme "farfelu" le fait que Jeremy Bamber ait pu laisser traîner le fusil dans la maison la veille au soir. " Tout ça ne tiendrait pas dix minutes dans une affaire de vol à l'étalage ", siffla Rivlin.

 
" Jeremy croyait avoir commis le
crime parfait. Il avait mis au
point une histoire plausible et
orchestré la tuerie avec beaucoup
de ruse... mais il a péché dans
la réalisation, en ne tenant pas
compte de la famille "
DAVID BOUTFLOUR

 
     " S'il avait tué ces personnes cette nuit-là, aurait-il osé demander à la police d'aller maîtriser Sheila ? Non, ça ne tient pas debout. "

     En concluant pour le compte du ministère public, Mr. Arlidge déclara que " Pour Bamber, la seule chose importante était que la police vienne le chercher, afin qu'il soit établi avec certitude qu'il n'était pas dans la maison. "

     Arlidge ajouta qu'il était " essentiel pour lui (Bamber) que quiconque allait pénétrer dans la maison ait bien à l'esprit que Sheila était folle. " Mais l'appel téléphonique au commissariat de police fut l'erreur fatale commise par Bamber.

     Dans sa récapitulation, le juge Drake demanda aux jurés de faire porter leur réflexion sur trois points : Croyaient-ils Bamber ou Julie Mugford ? Etaient-ils certains que Sheila n'avait pas tué toute la famille ? Nevill Bamber avait-il téléphoné à Jeremy la nuit de la tuerie ?

     " Si vous êtes certains que Julie dit la vérité, il s'ensuit que le prévenu vous ment ", précisa le juge. " Ainsi, si vous êtes certains que Sheila n'est pas l'auteur de la tuerie, il s'ensuit également que vous devez être certains que le tueur n'est autre que le prévenu. "

Indécision
 
      Dans l'après-midi du 27 octobre, les jurés se retirèrent pour délibérer. Cinq heures plus tard, incapables de prendre une décision, ils furent conduits dans un hôtel pour la nuit. Le lendemain matin, les délibérations reprirent, mais de toute évidence, des désaccords subsistaient. 

     Finalement, le juge déclara qu'il acceptait un verdict rendu à la majorité. Après neuf heures et vingt-quatre minutes de délibération, les jurés parvinrent à une décision.

     Bamber accueillit avec impassibilité le verdict : il avait été déclaré coupable des cinq assassinats, par une majorité de dix voix contre deux dans chaque cas.

     " Votre conduite dans la préparation et l'exécution des assassinats de cinq personnes a été celle d'un être incroyablement mauvais ", tonna le juge. " Elle montre que malgré votre jeunesse vous avez un esprit pervers, insensible, dissimulé sous une apparence et des manières présentables et civilisées. "

     Le juge ajouta que l'avidité et l'arrogance avaient été les causes des meurtres, puis il condamna Bamber à cinq peines de réclusion à perpétuité, en recommandant que cet homme capable d'assassiner deux enfants dans leur sommeil ne puisse être libéré avant vingt-cinq ans au moins. Avec une grande nonchalance, Bamber ouvrit lui-même la porte du box, puis il fut emmené hors de la salle.

     Alors, pour la première fois, il se mit à pleurer sans retenue, en gémissant :
          " Non, non, non... "   

V                     EN   PRISON

Après un procès très médiatique, Bamber dut affronter une
dure réalité : condamné à rester à perpétuité derrière les
barreaux après le rejet de son appel, il allait devoir subir la
haine qu'inspirent aux détenus les assassins d'enfants.

    
     Quelques heures après le prononcé de la sentence, les lourdes portes de la prison de Wormwood Scrubs, à Londres, se refermèrent derrière Jeremy Bamber. Durant sa détention préventive, qui avait duré plus d'un an, Bamber avait " tenu le choc " en écrivant un flot incessant de lettres d'amour à la jeune femme dont il s'était épris après le massacre.


     Anji Greaves rendit des visites régulières à Bamber durant sa détention préventive à Brixton, et reçut de lui plus de cent lettres.

    
Esthéticienne à Londres, Anji Greaves était âgée de trente ans. A la demande de Bamber, elle mettait ses vêtements les plus " sexy " pour lui rendre visite à la prison de Brixton durant sa détention préventive.

     " Ma chérie ", lui écrivit Bamber, " juste ce petit mot pour te dire combien tu étais incroyablement désirable jeudi, malgré ta timidité. "

     " Tu respires le "sex-appeal". Je me sens fier quand je m'assois au parloir. "
 
     A l'approche du procès, Bamber paraissait certain qu'Anji et lui seraient bientôt réunis. L'une des ses lettres était signée I.C.W.T.G.Y.T.B., ce qui signifiait " I Can't Wait To Get You To Bed " ( " Je meurs d'impatience de coucher avec toi " ).
     Dans une autre lettre, il écrivait : " Encore trois semaines, trois semaines de peine, trois semaines dans ce trou, et je serai de retour chez moi. "
     Cependant, leur passion ne survécut pas au choc de la condamnation de Bamber. " Je ne sais pas si je vais pouvoir continuer à lui rendre visite ", déclara Anji Greaves ; " ce serait la perpétuité pour nous deux. "

Une   nouvelle   amie
 
     La séduction qu'exerçait Bamber sur les femmes n'avait pas disparu. En dépit d'une incarcération qui allait durer au moins vingt-cing années, il reçut bientôt à Wormwood Scrubs la visite d'une autre jeune femme, Sabina Butt, qui était depuis quelques mois en relations épistolaires avec le détenu. Tout au long de son procès, Bamber avait reçu des lettres de femmes qui se proposaient de devenir ses maîtresses après son acquittement.
     Sabina Butt, âgée de vingt-quatre ans, déclara à la presse qu'elle était l'héritière d'un empire industriel. Elle promit d'utiliser la fortune de sa famille pour financer l'appel qu'allait interjeter Bamber, mais cette promesse ne se matérialisa pas. On apprit bientôt que Sabina Butt vivait en fait dans une H.L.M.
     Il semblerait que Bamber soit parvenu à la convaincre de sa sincérité lorsque, lors de sa première visite à Wormwood Scrubs, il lui dit : "Ce n'est pas moi qui ai fait le coup, tu sais." 
     " Je ne peux pas croire qu'il soit le monstre malfaisant qu'on veut nous présenter ", protesta Sabina. " Il a dit qu'il était innocent, et je le crois. "

Aucun   soupçon
 
     Dépenaillé, Bamber quitte Old Bailey ( la cour d'assises de Londres ) pour sa prison.

    
Sabina Butt n'était pas la première personne à penser que d'une certaine manière Jeremy Bamber n'était pas responsable de la tuerie. Frappés par la naïveté juvénile de Bamber, nombreux étaient ceux qui ne pouvaient se résoudre à lui imputer des assassinats commis de sang-froid.

     

    

" Jeremy n'a jamais cru que
le meurtre était un crime. Il
pensait que la moralité et
la conscience n'étaient
faites que pour les faibles "
LIZ RIMINGTON, amie de Julie

 

Suzette Ford et Felicity Moyles (ci-dessus), deux amies de Bamber, quittent le tribunal. Lors de son procès, Bamber reçut des dizaines de lettres d'amour envoyées par de nombreuses jeunes femmes. Robert Boutflour (en haut à droite) rappela devant les jurés que Bamber s'était vanté d'être " capable de tuer n'importe qui. "      Les premiers policiers présents sur les lieux du massacre ne l'avaient apparemment pas soupçonné, en dépit de son calme durant le siège de la ferme. Colin Caffell, qui le connaissait bien, avait passé un bras protecteur autour du cou de Bamber lorsque celui-ci avait pleuré lors des obsèques. Les innombrables jeunes filles qu'avait 
fréquentées Bamber avaient toutes vu en lui un jeune homme devant être protégé des violents troubles qui agitaient la famille Bamber.
     Lorsque Jeremy avait dit à son oncle Robert Boutflour qu'il était capable de tuer n'importe qui, même ses parents, Boutflour n'avait rien vu là d'inquiétant, et s'était contenté de dire à son neveu de ne pas proférer de sottises.
     Dans les mois qui suivirent le procès, de nombreuses personnes se rendirent compte que Bamber avait un âge mental bien inférieur à son âge physique.

 

L' appel
 

     Un mois après sa condamnation, Bamber manifesta son intention d'interjeter l'appel. Ses avocats lui avaient indiqué que la récapitulation du juge avait été tendancieuse, car il avait exprimé devant les jurés sa conviction que Sheila était incapable d'avoir commis l'attaque contre Nevill Bamber, qu'elle eût été mentalement perturbée ou non.
     Durant le long processus juridique précédant l'audition de sa demande, Bamber fut secrètement sorti de sa prison, en janvier 1988, afin d'exposer devant une cour spécialisée ses revendications concernant la ferme de Maison-Blanche.
     Cette fois, il n'était plus le jeune " gentleman farmer ", mais le détenu L 12373 ( " L " signifiant " Lifer ",  condamné à la prison à la perpétuité ). Sa tentative pour obtenir un droit de regard sur le domaine échoua. Plus tard, Bamber fit cette déclaration à un journal : " Si vous aviez été là, vous auriez vu de quelles injustices on m'accable. "
 
" Les policiers présents sur les lieux
de cette scène tragique ont noté tout ce
qu'ils voyaient et en ont tiré
précisément les conclusions qu'on
attendait d'eux... Je crois que les
policiers ont interprété la scène comme
Jeremy Bamber voulait qu'elle soit
interprétée "
RONALD STONE, Directeur-adjoint de la police de l'Essex

 
    Du fait de sa condamnation, Jeremy ne pourrait jamais prétendre hériter de la ferme de Maison-Blanche, et ce même après sa sortie de prison.
    En février 1989, le poète Ken Smith publia le récit de ses deux années passées à préparer un ouvrage en temps qu' " écrivain-résident " à Wormwood Scrubs. Dans son livre, il indique que Bamber était " en permanence sous étroite surveillance.. il n'était pas populaire auprès des autres détenus. " On sait que les tueurs d'enfants sont souvent l'objet de violences de la part de leurs codétenus : la morgue de Bamber n'était sans doute pas faite pour arranger la situation. Smith rapporte que Bamber jetait perpétuellement des regards inquiets autour de lui, et que lors de leur brève entrevue, un autre détenu adressa un geste de menace à Bamber.
     Bamber continuait de protester de son innocence. Smith rapporte qu'au moins l'un des codétenus de l'assassin de Maison-Blanche croyait en la possible véracité de ces affirmations, ou tout au moins en la sincérité de Bamber. " Il ne peut pas être aussi bon acteur que ça ", avait dit le détenu. " Il ne tiendrait pas. "
     Le 14 mars 1989, la demande d'appel de Bamber fut examinée, mais les avocats de ce dernier ne purent rien obtenir ; la Haute Cour rejeta toute insinuation de récapitulation tendancieuse de la part du juge Drake.


 

     Les magistrats manifestèrent leur désaccord envers la thèse des défenseurs de Bamber, selon qui le juge Drake n'aurait pas dû dire aux jurés que la tuerie avait été perpétrée soit par Sheila Caffell soit par Jeremy Bamber, et que s'ils étaient certains que Mrs. Caffell n'était pas responsable, alors Jeremy Bamber était coupable d'assassinats.
     La ferme de Maison-Blanche était alors gérée par un agriculteur local, Peter Eaton, dont la femme Christine avait aidé David Boutflour à fouiller la maison et découvrir le silencieux qui avait contribué à la condamnation de Jeremy Bamber. A l'intérieur de la maison, rien ou presque n'avait changé.
     En septembre 1989, Bamber abandonna toute revendication concernant l'héritage de la ferme.
     Les sentiments de la famille Bamber avaient été résumés par l'oncle de Jeremy, Robert Boutflour, qui avait publié le communiqué suivant : " Ce n'est pas à moi de commenter les actes de Jeremy ; c'est la tâche du juge et des jurés. "
     Lorsqu'on lui demanda son avis au sujet de la sentence, il répondit : " Personne ne gagne, tout le monde perd : ce n'est pas ça qui les ramènera. "

 

Dénouement
 
 
1. L'affaire Bamber mit en lumière une telle incurie de la part de la police de l'Essex que le ministre de l'Intérieur britannique, Douglas Hurd, exigea une enquête externe.

3. Le rapport commandé par le ministère de l'Intérieur fut rédigé par l'inspecteur général de la police, sir Richard Barratt. Celui-ci recommandait que les investigations menées par les policiers soient guidées de manière plus stricte, qu'un gradé surveille toutes les étapes du travail du policier dirigeant l'enquête et puisse questionner tous les enquêteurs.

5. " Il est clair que des erreurs ont été commises lors des premières phases de l'enquête policière, conduites à l'encontre des pratiques normales des forces de police ", déclara le ministre de l'Intérieur, Mr. Hurd.

7. " Les recommandations (du rapport) ne sont pas de modifier radicalement les procédures. Elles clarifient et confirment les pratiques positives existantes, afin que celles-ci soient suivies sans exception. "
2. A la suite d'une enquête interne menée au sein de la police de l'Essex, le directeur de l'époque, Robert Bunyard, dut présenter des excuses aux parents des victimes, et notamment à ceux de Sheila Caffell.

4. Les propositions spécifiques reflétaient exactement les défauts de l'enquête menée dansl 'affaire de la ferme de Maison-Blanche. Les corps des victimes ne devaient pas être inhumés avant que le coroner n'ait pris connaissance du rapport d'autopsie rédigé par le médecin légiste. Les enquêteurs devaient exprimer par écrit leurs doutes et leurs inquiétudes au sujet des personnes qu'ils interrogeaient ; l'équipe chargée de l'enquête devait parcourir la scène du crime en compagnie d'une personne connaissant déjà les lieux, pour minimiser les risques de laisser échapper des indices d'une grand importance.

6. Le juge Drake avait qualifié l'enquête de " sommaire ", le ministre l'avait jugée " médiocre ". Mais un ancien voisin des Bamber exprima avec beaucoup plus de force son opinion sur le sujet :

8. " C'était comme les dessins où les enfants doivent mettre des couleurs en fonction des numéros. Jeremy donnait le dessin aux policiers, et eux se contentaient d'ajouter les couleurs. "
 
 
9. Les policiers de l'Essex firent également l'objet de sévères critiques de la part de certains de leurs collègues. En novembre 1986, au lendemain de la condamnation de Bamber, Police, organe officiel de la Police Federation, publia ces commentaires :  
 
10. " La police est un service discipliné, et les policiers subalternes qui commettent de graves erreurs peuvent s'attendre à être traités avec toute la rigueur des procédures disciplinaires. " 11.  " Il est donc d'autant plus important que ceux qui imposent des exigences très strictes à ces policiers soient eux-mêmes susceptibles de rendre des comptes lorsqu'il apparait que des erreurs ont été commises au sommet. "


    
 
    

   

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