Alias : " Le fils de Sam" ou "Le tueur au 44"
Date de naissance : 1er juin 1953
Classification : Tueur en série
Caractéristiques : A reçu l'ordre de tuer par Harvey, le chien de son voisin.
Nombre de victimes : 6
Date des meurtres : 1976-1977
Date d'arrestation : 10 août 1977
Méthode de meurtre : Tir
Lieu : New York City, New York, USA
Statut : Condamné à six peines de prison à vie le 12 juin 1978.

 

 
1            LES   MEURTRES



Le meurtre d'une jeune fille, dans la nuit du 29 juillet 1976,
inaugura une série de crimes qui allait semer
la terreur dans les rues de New York ;
il fallut neuf mois avant que la police puisse rassembler
suffisamment d'éléments pour attribuer les meurtres
à un seul et même tueur.
    
     L'immeuble de treize étages de couleur rougeâtre qui se dresse au n°1, Police Plaza, est l'équivalent new-yorkais du Quai des Orfèvres parisien. Les journalistes qui, en cet après-midi du 10 mars 1977, se pressaient dans la salle de conférences s'attendaient à une annonce d'importance, mais nul ne se doutait que le commissaire divisionnaire Mike Codd s'apprêtait à lancer une bombe qui allait déclencher la plus grande vague d'hystérie collective que New York ait jamais connue.
 
 L'immeuble du 1, Police Plaza, quartier général des forces new-yorkaises chargées de mener à bien la plus grande chasse à l'homme de la ville - cette traque coûtait quotidiennement plus de 90 000 dollars.
 
 
 
 Une équipe de psychiatres travaillait en étroite collaboration avec les deux cents hommes de la police, afin de tirer parti des indices rassemblés pour bâtir un portrait psychologique du tueur.

     
 
     D'une voix posée, Codd lut sa déclaration, qui s'ouvrait  par une nouvelle sensationnelle : les experts en balistique de la police avaient établi avec certitude un lien entre le meurtre de la jeune Donna Lauria, abattue le 29 juillet 1976, et celui de Virginia Voskerichian, tuée dans des circonstances similaires le 8 mars 1977.
 
Un   tueur   en   liberté
                                                                       
     Codd déclara ensuite que la même arme, un revolver Charter Arms Bulldog de calibre 44, avait aussi été employée dans trois autres affaires, survenues dans les quartiers new-yorkais du Bronx et de Queens.
     Le commissaire se rassit dans le crépitement des flashes et le brouhaha des questions. L'un des premiers reporters qui parvint à se faire entendre dans le vacarme demanda si la police était à la recherche d'un ou de plusieurs individus. On lui répondit que les policiers cherchaient un homme de race blanche, âgé de vingt-cinq à trente ans, d'une taille d'un mètre quatre-vingts, d'une corpulence moyenne, aux cheveux bruns. Dès le lendemain, tous les New-Yorkais connaissaient l'existence du " tueur au .44 ".
 
 Les femmes, qui déjà redoutaient les rues de New York, furent terrifiés à l'idée de sortir,et ce même après que la police eut renforcé ses patrouilles.
 
     Les crimes avaient commencé l'année précédente, par une chaude nuit d'été. Le 29 juillet 1976, deux jeunes filles âgées de dix-huit et dix-neuf ans, Donna Lauria et Jody Valente, étaient assises dans leur voiture, stationnée devant la maison de Donna, à discuter au sujet de leurs petits amis. Il était une heure du matin.
     Quelques minutes plus tard, Donna souhaita bonne nuit à Jody, puis ouvrit la portière du côté passager pour sortir de la voiture. A ce moment elle remarqua un jeune homme sur le trottoir, à quelques pas de là. Avant même qu'elle ait eu le temps d'ouvrir complétement la portière, il fouilla dans un sac en papier, en sortit un revolver et s'accroupit en position de tir. " Qu'est-ce qu'il veut, celui-là ? " s'écria Donna, plus surprise qu'inquiète. C'est alors qu'une balle l'atteignit sur le côté droit du cou.
 
Première   victime
    
    
La vitre éclata. Alors que Donna levait la main pour se protéger le visage, une autre balle pénétra dans son coude et vint se loger dans son avant-bras. La jeune fille s'effondra sur le trottoir. Touchée à la cuisse, Jody se mit à hurler en s'abattant sur le volant, ce qui déclencha l'avertisseur.
 
     Donna Lauria, première victime de Berkowitz, fut tuée dans une voiture
 devant sa maison, alors qu'elle bavardait avec une amie. Touchée par 
 deux balles, elle mourut en quelques minutes. 
 
 
     Le père de Donna, Mike Lauria, descendait les escaliers  
 pour aller promener le caniche de sa fille lorsqu'il entendit les  coups de feu.
     Il courut vers la voiture. Jody, appuyée sur la carrosserie et la main toujours sur l'avertisseur, criait : " On nous a tiré dessus ! " Pendant ce temps, la femme de Lauria, en
état de choc, se tenait à la fenêtre de la cuisine, trop
stupéfaite pour agir.


     Dans l'ambulance qui transportait sa fille, Mike Lauria ne cessa de supplier Donna de ne pas mourir. Mais celle-ci avait succombé à ses blessures.
     Jody fut elle aussi conduite à l'hôpital, en proie à  une crise d'hystérie ; elle put cependant fournir aux policiers un signalement détaillé du tueur, un homme aux cheveux bruns et bouclés, âgé d'une trentaine d'années. Elle était sûre de ne l'avoir jamais vu auparavant, tout comme elle était sûre - dans la mesure où elle connaissait bien Donna - qu'il ne s'agissait pas d'un soupirant éconduit par son amie.

 
" Je n'aurais jamais cru être
capable de la tuer. 
Je n'y croyais pas. 
J'ai juste tiré, comme ça, 
 dans la voiture, dans le pare-brise.
Je n'ai même pas su si
elle était touchée "

DAVID BERKOWITZ, au sujet du meurtre de Donna Lauria
    
    
Des voisins avaient remarqué une voiture jaune non loin de celle de Jody, mais elle avait disparu au moment de l'arrivée de la police.
 
Un   contrat
    
     Le North Bronx, où vivaient les Lauria, est un quartier à population majoritairement italienne, aussi les soupçons des policiers se portèrent-ils aussitôt sur la Mafia. Tout portait à croire qu'ils avaient affaire à un contrat mal exécuté, à la suite sans doute d'une erreur d'identification.
     L'étude des balles révéla que l'arme du crime était un revolver Bulldog de calibre 44 ; or, ce type d'arme de poing à cinq coups ne peut guère servir qu'à tuer des êtres humains. De près, sa puissance est suffisante pour percer un gros trou dans une porte, mais son recul le rend très imprécis au-delà de six ou sept mètres.
 
 Le Charter Arms Bulldog calibre 44
 
      L'agression suivante se produisit si loin du North Bronx  que nul ne soupçonna le moindre lien entre les deux affaires. Si le Bronx a la réputation d'être un secteur " dur ", le quartier de Queens, sur l'autre rive de l'East River, constitue le bastion des classes moyennes new-yorkaises.
     Trois mois après le meurtre de Donna Lauria, un couple de jeunes gens quitta un bar de Flushing, dans le Queens, pour gagner en voiture un endroit isolé. Le véhicule appartenait à Rosemary Keenan, étudiante au Queens College, âgée de dix-huit ans. Son compagnon, Carl Denaro, de deux ans son aîné, vendeur de disques, venait de s'engager dans l'US Air Force ; il avait rencontré Rosemary alors qu'il fêtait ses derniers jours de vie civile. 
     Carl avait les cheveux longs, il occupait la place du passager : ceci sauva probablement la vie à Rosemary, car l'homme qui s'avançait vers la Volkswagen rouge crut que la personne assise sur le siège avant droit était une jeune femme. Cette fois, il avait glissé le revolver de calibre 44 dans sa ceinture. Il l'en extirpa pour tirer à cinq reprises par la fenêtre du passager. Le recul fit dévier l'arme, mais une balle s'enfonça dans l'arrière du crâne de Carl Denaro, au moment où celui-ci se jetait en avant pour éviter les projections d'éclats de verre. 
 
" Papa, le monde s'obscurcit maintenant.
Je le sens de plus en plus...
Les filles disent que je suis moche,
ce sont elles qui m'ennuient le plus "

BERKOWITZ, dans une lettre à son père,
un mois avant le premier meurtre
    
    
En dépit de la gravité de sa blessure, Carl Denaro avait eu de la chance, car si la balle avait fait éclater une portion de son crâne, elle n'avait pas pénétré dans le cerveau - les chirurgiens posèrent une plaque de métal pour remplacer les fragments d'os manquants. Après deux mois d'hospitalisation, Carl se remit de cette terrible épreuve, mais ses espoirs de faire carrière dans l'aviation étaient réduits à néant.
     L'attaque suivant eut elle aussi lieu dans le Queens. Le 27 novembre 1976, vers minuit, deux lycéennes de dix-hui et seize ans, Joanne Lomino et Donna DeMasi, étaient assises sur les marches de la maison de Joanne, sur la 262è Rue. Au moment où elles décidèrent de rentrer, leur attention fut attirée par un homme qui marchait de l'autre côté de la rue.
     Ce qui les surprit le plus fut le brutal changement de direction auquel il procéda en les voyant devant la maison. Après avoir traversé au coin de la rue, il se dirigea droit vers elles. Toutes deux restèrent sur place, pensant qu'il venait leur demander un renseignement. " Dites, est-ce que vous pouvez me dire comment aller à... ", commença-t-il, mais, s'interrompant, il tira un revolver de sa ceinture et sans ajouter un mot ouvrit le feu sur les jeunes filles.
     Elles se tournèrent vers la porte, tandis que Joanne fouillait frénétiquement son sac à la recherche de sa clef. La première balle la toucha au bas de la colonne vertébrale, la deuxième traversa la base du cou de Donna.
     Les jeunes filles se jetèrent dans les buissons, alors que l'agresseur vidait son barillet - les trois dernières balles manquèrent leur cible. Un voisin vit l'homme courir dans la 262è Rue, un revolver à la main.
     Au Jewish Hospital de Long Island, les médecins découvrirent que si Donna n'était pas grièvement blessée, Joanne avait eu moins de chance : la balle avait sectionné la moelle épinière de la jeune fille, qui allait devoir passer le reste de ses jours dans un fauteuil roulant.
     Cette fois, les enquêteurs considérèrent la possibilité que l'assaillant ait pu être l'homme qui avait tué Donna Lauria et blessé Jody Valente ; mais cela paraissait improbable, car Joanne Lomino et Donna DeMasi avaient décrit leur agresseur comme un homme portant de longs cheveux blonds, ce qui avait été confirmé par le voisin qui l'avait vu s'enfuir.

                                                            Terreur dans la nuit

 
Christine Freund fut tuée alors qu'elle était dans une voiture avec son ami John Diel, qui survécut à l'agression. Touchée à la tempe droite et au cou,
 Christine n'eut pas même le temps de voir son assassin.

 
     Le 29 janvier 1977, deux jeunes gens sortirent du  cinéma, où ils venaient de voir Rocky, pour se rendre à la Wine Gallery dans Austin Street, où ils dinèrent ; juste après minuit, ils quittèrent l'établissement pour regagner à pied leur voiture garée à quelques rues de là.
 John Diel avait trente ans, son amie  Christine Freund vingt-six. Ils se fréquentaient depuis plusieurs
années, et s'apprêtaient à annoncer leurs fiançailles. En s'asseyant dans leur Pontiac Firebird, ils ne pensaient tous  deux qu'à rentrer chez eux ; la température extérieure était glaciale, et leur souffle avait embué les vitres.
     John embrassa Christine avant de démarrer. Soudain, la vitre du côté passager vola en éclats et des détonations emplirent l'habitacle. Lorsque les déflagrations cessèrent, John se pencha sur Christine : elle s'était effondrée vers l'avant, ensanglantée. Elle mourut quelques heures plus tard au St John's Hospital, d'une blessure à la tête.

 
   John Diel survécut à la troisième agression du " tueur au .44 ", qui fut fatale à son amie. Les policiers n'ayant pas encore conscience du fait qu'ils avaient affaire à un maniaque, soupçonnèrent Diel.
 
Le   lien   est   établi
     
    
L'examen balistique permit d'établir que la balle qui avait tué Christine Freund avait été tirée par un revolver Bulldog de calibre .44 : pour la première fois la police établit le lien entre les quatre affaires. Pourtant, les descriptions des agresseurs différaient à tel point que nul n'envisageait encore que le responsable puisse être un fou solitaire.
    
Cette hypothèse se fit jour quelques semaines plus tard, le 8 mars 1977. Ce soir-là, une étudiante américaine de dix-neuf ans, Virginia Voskerichian, rentrait chez elle, à Exeter Street, dans le Queens, à l'issue d'une journée de cours à l'université de Columbia, à Manhattan.
 
  Virginia Voskerichian fut tuée sur le coup par une balle tirée à bout portant au visage, alors qu'elle rentrait chez elle. Elle tenta en vain de se protéger à l'aide des livres qu'elle portait.
 
     Il était 19h30 lorsqu'elle fit poliment un écart sur le trottoir pour permettre à  un jeune homme de la croiser. Celui-ci lui braqua un revolver sur le visage. Virginia tenta de se protéger avec les livres qu'elle portait, mais la balle les transperça, troua sa lèvre supérieure et sa mâchoire, pour venir se loger dans son crâne.
     Un témoin déclara que le tireur mesurait environ 1,70 m, qu'il était jeune, environ dix-huit ans, et qu'il portait un passe-montagne. Virginia, dont le corps gisait dans les buissons sur le bord de la chaussée, était morte sur le coup.
 
     L'endroit où elle avait été abattue, à Forest Hills, n'était guère éloigné de celui où Christine Freund avait été tuée. Le lendemain du crime, les experts en balistique découvrirent que les traces sur la balle qui avait tué Virginia étaient identiques à celles relevées sur la balle tirée sur Christine Freund quelques semaines plus tôt.
     Que les signalements du tueur fussent ou non concordants, il était indubitable que la même arme avait servi pour tirer sur sept personnes, et que le choix des victimes du tueur au .44 était dicté par le hasard. 

II            LES   LETTRES

Neuf mois après son premier meurtre, le " tueur au .44 "
rôdait toujours dans les rues de New York. Sa soif de sang
n'avait d'égale que son goût pour la publicité, ce qui allait
l'amener à laisser derrière lui deux indices cruciaux.

 
 
    
      Le 19 avril 1977, John Keenan ( en haut ) annonce la création - sous le nom de code Opération Oméga - d'un détachement spécial de policiers affectés à la traque du meurtrier. Mais cette annonce ne fut pas suffisante pour rasséréner l'opinion publique. En vérité, tandis que les dénonciations affluaient au standard de la police, le groupe Oméga, sous la direction de l'inspecteur Timothy J. Dowd, se trouva confronté à une tâche impossible, celle de mener à bien quelques trois cents interrogatoires quotidiens.

  Le standard spécialement mis en place  reçut en moyenne 250 appels par jour.
 
 
 
     Les enquêteurs savaient que les chances qu'ils avaient de capturer un tueur solitaire opérant dans les rues de New York étaient minimes.
 
Au moment même où les policiers annonçaient la formation du détachement spécial, l'homme qu'ils pourchassaient était entrain de rédiger une lettre à leur intention. La rédaction, en lettres capitales, prit deux jours au tueur. Il ne lui restait plus qu'à attendre l'occasion de la faire parvenir à ses destinataires.
     

La poste pouvait tout à fait remplir cette fonction, mais cela eût manqué de piquant. 

 
     Le 16 avril 1977, un jeune couple passa la soirée au cinéma, avant d'aller à une fête. Le 17 à trois heures du matin, la Mercury Montego prêtée aux deux jeunes gens était garée près d'un grillage dans le Bronx, non loin de l' endroit où la première victime, Donna Lauria, avait été tuée. Valentina Suriani, âgée de dix-huit ans, était assise sur les genoux de son petit ami, Alexander Esau, de deux ans son aîné. Elle avait étendu ses jambes sur le siège du passager.
     Leur long baiser fut interrompu par les balles qui firent voler en éclats la vitre du côté passager. Les deux premiers projectiles frappèrent Valentina à la tête : elle mourut presque instantanément. Les deux suivants touchèrent Alexander Esau au sommet du crâne, alors qu'il tentait de plonger vers la porte du passager. Le jeune homme allait mourir deux heures plus tard.
     L'un des premiers policiers parvenus sur les lieux remarqua une enveloppe blanche au milieu de la rue, à quelques pas de la voiture. Il était impossible de ne pas la voir. Elle était adressée au capitaine Joe Borelli, l'adjoint de Timothy Dowd.
 
Mortelle   promesse
   
    
Cette lettre ne laissait aucun doute : le " tueur au .44 " était fou, ou tout au moins voulait le laisser croire. Il disait obéir aux ordres meurtriers de son père Sam, un vampire. En dépit des divagations apparemment démentes de la lettre, il était clair que si le tueur disait aimer les gens du Queens, et en particulier les femmes, il avait l'intention de poursuivre ses crimes.
 
   La lettre laissée sur les lieux des meurtres du 17 avril 1977 aurait pu fournir des empreintes d'une importance cruciale, si l'enveloppe n'avait pas été manipulée par huit policiers avant d'être envoyée au service de dactyloscopie.
 

       La lettre se terminait ainsi :
          " JE DIS AU REVOIR ET BONNE NUIT.
            POLICE : QUE CES MOTS VOUS HANTENT :
            JE REVIENDRAI !
            JE REVIENDRAI !
            CECI EST A INTERPRETER COMME - BANG -  BANG - BANG
            BANG - BANG - UGH !!
            BIEN A VOUS DANS LE MEURTRE
            M. MONSTRE. "


     Malheureusement, lorsque la lettre atteignit le service de dactyloscopie, elle avait été manipulée par plusieurs  policiers. L'élimination de leurs empreintes ne suffit pas à  faire " parler "
la missive. L'auteur de la lettre l'avait tenue  par l'extrémité des doigts, de sorte qu'il n'y avait pas sur le papier d'empreintes suffisantes pour l'identifier.
     Dans un premier temps, l'existence de cette lettre fut tenue secrète. Un journaliste, Jimmy Breslin, qui avait été l'une des rares personnes autorisées à la voir, l'évoqua dans l'un de ses articles du Daily News : il mentionna notamment le fait que le criminel orthographiait le mot women ( femmes ) de manière à ce qu'il rime avec le mot demon ( démon ). 
 

 SAM   PARLE
    
    
Le 1er juin 1977, le correspondant du Daily News de New York, Jimmy Breslin reçut du Fils de Sam une lettre à faire froid dans le dos. Plutôt que de la publier in extenso, le directeur du quotidien décida de distiller les informations sur plusieurs jours afin d'augmenter les tirages. Le 3 juin, la une du journal était barrée par ces mots : " AFFAIRE DU TUEUR AU .44 / NOUVEAU MESSAGE : JE NE PEUX M'ARRÊTER DE TUER. " L'édition du lendemain proclamait : " TUEUR AU .44 : JE NE DORS PAS " ; l'édition du dimanche : " BRESLIN AU TUEUR : ABANDONNEZ ! C'EST LA SEULE CHOSE A FAIRE ".
    
 
     Cette édition fut épuisée en une heure.

 
     Les rotatives continuèrent à tourner, et à la fin de la journée, le Daily News s'était vendu à 1 116 000 exemplaires, record qui ne fut battu qu'au moment de l'arrestation de Berkowitz. 
     C'est sans doute pour cette raison que le 30 mai, le " tueur au .44 " posta à Englewood, dans l'Etat du New Jersey, une lettre adressée à Breslin. Soucieux de favoriser ses tirages, le Daily News retarda de six jours la publication de cette lettre, après avoir distillé détails et citations alléchantes. Finalement, lorsque le suspense menaça de se tarir, le journal publia le message dans son intégralité. Ce fut une déception, dans la mesure où cette lettre était aussi incohérente et sibylline que celle adressée à Borelli.
     Une page, à la demande de la police, ne fut pas publiée, car elle contenait une référence au N.C.I.C. ( National Crime Information Center ), dont les policiers ne voulaient pas que l'existence fût révélée. Dans cette partie de la lettre, l'auteur avait rédigé une liste de noms bizarres, afin prétendait-il d'aider la police dans son enquête : le Duc de la Mort, les Vingt-Deux Disciples de l'Enfer, ou John " Wheaties ", décrit comme un violeur et étouffeur de fillettes.

 
A   la   recherche   d'indices
    
    
Ces noms paraissaient tout droit issus de l'imagination de l'auteur de la lettre, et pourtant on remarquait que le nom de " Wheaties " était inscrit entre guillemets, comme s'il s'agissait du sobriquet d'une personne existante. Cependant, la police ne parvint à rien. La lettre ne les aidait guère. Si ces divagations constituaient une sorte de code, nul n'en possédait la clef.

     Cette lettre eut à tout le moins un mérite, celui de fournir aux journalistes un surnom pour le " tueur au .44 ", qui fut désormais désigné sous le nom de " Fils de Sam ".

 
     Trois semaines après la publication de la lettre, une lycéenne du Bronx âgée de dix-sept ans, Judy Placido ( qui fréquentait le même établissement scolaire que Valentina Suriani, et avait assisté aux obsèques de celle-ci ), fêta sa réussite aux examens en passant la soirée du 25 juin dans une discothèque du Queens, l'Eléphas. Elle y fit la rencontre d'un jeune homme, Salvatore Lupo, employé dans une station-service. Lorsque Judy manifesta son intention de rentrer chez elle, Salvatore lui passa un bras autour des épaules, et ils regagnèrent leur voiture.
     Alors qu'ils étaient entrain de parler du Fils de Sam, le cauchemar devint réalité : la vitre latérale de la voiture éclata sous l'impact d'une balle qui toucha le poignet de Salvatore avant de traverser la chair du cou de Judy. La balle suivante visait la tête, mais elle ne pénétra pas dans le crâne de la jeune fille. La troisième balle lui perfora l'épaule droite. Salvatore, étourdi, ouvrit la portière de la voiture et se mit à courir en direction de la discothèque ; mais déjà la fusillade avait cessé, l'agresseur s'était enfui.
     Judy ne s'était pas rendu compte qu'elle avait été blessée : elle fut abasourdie de se voir dans le rétroviseur, le visage couvert de sang. Elle bondit hors de la voiture et se précipita vers les lumières du night-club ; mais elle s'effondra au bout de quelques minutes.
 
" Salut depuis les caniveaux
de New York, remplis
d'excréments de chiens, de
vomissures, de vin éventé,
d'urine et de sang "

DAVID BERKOWITZ, dans sa lettre à la presse
     
 
     A l'hôpital, Salvatore fut soigné pour fractures multiples au poignet et pour une blessure à la cuisse. Fait extraordinaire, Judy n'était que légèrement blessée. Ni l'un ni l'autre n'avait vu nettement le tireur, mais près de là, un témoin avait vu un " homme de race blanche, à la lourde silhouette ", qui s'enfuyait.
    
Le " tueur au .44 " faisait certainement du tort aux restaurants et dancings new-yorkais, mais l'affaire était juteuse pour les patrons de presse, qui au lendemain de chaque nouveau crime multipliaient les éditions - tous les journeaux s'arrachaient comme des petits pains. Il y avait toute raison de s'attendre à mieux encore. La lettre à Breslin contenait la phrase suivante : " Dis-moi Jim, qu'est-ce que tu vas prendre le 29 juillet ? "
     Cette date était celle du premier crime du Fils de Sam. Avait-il l'intention de " fêter " cet anniversaire par un nouveau meurtre ? Le maire de la ville, Abraham Beame - qui s'apprêtait à vivre une campagne de réélection difficile - annonça qu'il affectait davantage de policiers au groupe Oméga. Le soir de l'anniversaire du meurtre de Donna Lauria, on eût dit que la moitié des automobiles circulant à New York étaient des voitures de police. Pourtant, la nuit de vendredi 29 juillet se déroula sans incident.
      
3          SINISTRE   ANNIVERSAIRE

Un an après son premier
meurtre, le Fils de Sam est encore en liberté.
Pour agir, le groupe Oméga ne dispose
que de vagues témoignages,
et d'une lettre du tueur
annonçant qu'il va frapper
à nouveau.
   
    
Un soir de la fin juillet, durant le torride été de 1977, deux soeurs, habitant le quartier de Brooklyn, calculaient la probabilité pour qu'elles deviennent les prochaines victimes du Fils de Sam était d'une chance sur plusieurs millions... elles décidèrent de passer la soirée au restaurant. Stacy Moskowitz, âgée de vingt ans, et sa soeur " Ricki ", de cinq ans sa cadette, n'avaient pas encore commandé qu'un séduisant jeune homme vint leur demander s'il pouvait partager leur table. Il se présenta : Bobby Violante. Lorsque les jeunes gens se séparèrent, Stacy accepta de retrouver Robert le lendemain soir pour aller au cinéma.

Allée   des   amoureux
     
    
Le film, New York, New York, était décevant, mais les deux jeunes gens se plurent. Ils décidèrent d'aller dîner avant de se rendre dans un endroit tranquille, où ils pourraient être seuls. Vers 1h45 du matin, Robert Violante arrêta sa voiture sous un réverbère du Shore Parkway, sorte " d'allée des amoureux " urbaine, en face d'un terrain de jeux et de sports.
     En fait, deux autres jeunes amoureux, Tommy Zaino et Debbie Crescendo, venaient de quitter cet endroit, jugeant que le lampadaire les rendait trop visibles. En tout état de cause, la pleine lune illuminait le Parkway comme en plein jour. Inspiré par le caractère romantique des lieux, Bobby Violante proposa à son amie de faire une promenade dans le parc.
 
   Stacy Moskowitz
 
     Ils franchirent un pont, passèrent quelques minutes sur les balançoires, puis revinrent à la voiture. Au moment où ils passaient devant les W.-C. publics, ils avaient remarqué un homme en jeans - " genre hippie " - appuyé contre un mur ; mais à leur retour, il avait disparu.
     Dans la voiture, ils s'enlacèrent, mais Stacy dit : " Bon,  il faut y aller."
    
" Encore quelques minutes ", répondit Bobby en l'embrassant.
 
 Baiser   mortel
 
     Leur baiser fut interrompu par une terrifiante explosion. Bobby Violante ne l'entendit pas, car l'impact des deux balles qu'il venait de recevoir à la face lui avait fait éclater les tympans, aussi ne perçut-il qu'une sorte de bourdonnement. Il sentit Stacy agitée de violents soubresauts dans ses bras, mais il ne put la voir s'abattre vers l'avant : les balles l'avaient rendu aveugle.

  Un an après le premier meurtre de la série, l'enquête n'avait guère progressé. Les appels affluaient au Q.G. d'Oméga, mais aucun indice de valeur ne fut obtenu par ce biais.
 
     A quelques mètres devant eux, Tommy Zaino avait observé toute la scène dans son rétroviseur. Il avait vu  l'homme, trapu, aux cheveux blonds et raides, s'approcher de la voiture par derrière, sortir un revolver, s'accroupir et tirer quatre coups de feu par la fenêtre ouverte du passager.
     Tommy Zaino devina immédiatement ce qui se passait. Sa petite amie lui demanda : " Qu'est-ce que c'est ? " Il cria : " Baisse-toi, je crois que c'est le Fils de Sam ". Quelques instants plus tard, l'homme quitta le parc en courant.  Il était exactement 2h35.
     
 

Des volontaires tels que Mike Lauria ( ci-contre ), père de la première victime, effectuaient des patrouilles dans leur quartier.
 
     Stacy Moskowitz mourut trente-huit heures plus tard à l'hôpital où on l' avait transportée. Bobby Violante survécut, mais il allait demeurer aveugle.
     Cette fois au moins, les policiers disposaient d'un témoin, et d'un signalement précis de l'homme. Le clair de lune et le lampadaire avaient permis à Tommy Zaino de voir très nettement le tueur ; mais l'inspecteur John Falotico, qui enregistra sa déposition, se rendit bientôt compte qu'un problème se posait. Jody Valente, qui avait survécu à la première agression, avait décrit le criminel comme un homme aux cheveux bruns frisés, Donna DeMasi et Joanne Lomino, les deux lycéennes attaquées devant leur porte, avaient quant à elles parlé de longs cheveux blonds. Ou bien New York avait affaire à deux tueurs fous, ou bien le tueur aux cheveux bruns portait une perruque blonde.
 
 
 



" Sam est assoiffé. Il ne me
laissera pas m'arrêter de
tuer tant qu'il n'aura pas eu
son content de sang "

BERKOWITZ, dans sa lettre à la presse
    
 
      En fait, de nombreux témoins se trouvaient dans le secteur du parc au moment de l'agression contre Stacy et Bobby. Plusieurs personnes avaient remarqué la présence d'une Volkswagen jaune garée à l'entrée de l'aire de jeux.
     Une fillette à bicyclette, suivie par une voiture jaune, avait pédalé de toutes ses forces jusqu'à chez elle. Une esthéticienne et son petit ami, assis près de l'entrée du parc, avaient entendu les quatre coups de feu et vu un homme en blouson de jean, portant ce qu'ils avaient cru être une perruque en nylon de mauvaise qualité, sauter à bord d'une voiture de couleur claire et s'éloigner en trombe. " On dirait qu'il vient de dévaliser une banque ", avait dit la jeune femme à son ami.
     Une infirmière qui avait entendu les détonations vit par sa fenêtre une Volkswagen jaune qui s'éloignait, si rapidement et si mal conduite qu'elle faillit percuter une autre voiture au premier carrefour ; le conducteur hurla une obscénité par la fenêtre. L'autre automobiliste en fut si ulcéré qu'il tenta de poursuivre la Volkswagen jaune. Il décrivit le fuyard comme un homme aux cheveux bruns et raides.
 
La nuit où elle fut tuée, Stacy Moskowitz sortait avec Robert Violante dans le quartier de new-yorkais de Brooklyn, où ils vivaient tous d'eux. Ils n'étaient inquiets ni l'un ni l'autre, dans la mesure où le Fils de Sam n'avait pas agi à moins de trente-cinq kilomètres de là. Pourtant, la semaine précédant le meurtre, un homme prétendant être le Fils de Sam avait téléphoné au commissariat de Coney Island pour avertir les policiers qu'il allait frapper dans leur secteur - ce qui avait motivé l'envoi de voitures de patrouille supplémentaires dans les rues de Brooklyn et de Coney Island. Ironie du sort, une voiture de police avait justement effectué une patrouille dans la zone du terrain de jeux près duquel Stacy et Robert s'étaient garés la nuit de l'agression.
     N'ayant rien constaté de suspect, les policiers avaient passé leur chemin. Huit personnes ayant entendu les coups de feu appelèrent le numéro d'appel d'urgence de la police.
 
  Ci-dessus à gauche : Robert Violante fut touché de deux balles au visage. Encore conscient, il parvint à presser l'avertisseur de sa voiture et à appeler à l'aide, avant de s'effondrer sur le trottoir.
 Ci-dessus à droite : Stacy Moskowitz reçut deux balles : l'une lui érafla le cuir chevelu, l'autre se logea à l'arrière de son cerveau ( mais elle était encore consciente à l'arrivée des secours ).

 
     Ce n'est que quelques jours plus tard que le plus important des témoins décida de se présenter à la police. Cacilia Davis était une veuve âgée de quarante-neuf ans. La raison pour laquelle elle avait jusqu'alors gardé le silence était tout simplement la peur d'être victime de la vengeance du Fils de Sam.
     La nuit où Stacy Moskowitz avait été tuée, Mrs Davis revenait d'une sortie en ville avec un ami. Peu après deux heures du matin, ils avaient garé leur voiture devant l'appartement de Mrs. Davis, tout près du terrain de sports, et étaient restés assis pour deviser quelques minutes.
     Comme ils avaient dû s'arrêter en triple file dans une rue à sens unique, Mrs. Davis faisait attention pour le cas où une autre voiture arriverait. Non loin devant eux, elle remarqua une voiture de police ; à l'arrière, une voiture jaune pâle était garée près d'une bouche d'incendie - ce qui dans la plupart des villes américaines est une infraction. Mrs. Davis avait alors vu un jeune homme se diriger vers la voiture jaune - une Ford Galaxie - et arracher avec irritation la contravention placée sur le pare-brise par les deux policiers de la voiture de patrouille.
 

 
    Témoin essentiel, Cacilia Davis prit contact avec la police deux jours après le meurtre de Stacy Moskowitz. Après une journée et demie d'interrogatoire, l'inspecteur Strano parvint à obtenir de Mrs. Davis les éléments cruciaux qui allaient aboutir à l'arrestation du Fils de Sam.
 
      Elle mentionna la présence de deux policiers en patrouille qui rédigeaient des procès-verbaux et celle d'un homme qui avait arraché le sien de son pare-brise. Strano se montra tout d'abord sceptique - selon tous les rapports, aucune contravention n'avait été dressée dans ce quartier cette nuit-là - mais Mrs. Davis était catégorique. Berkowitz fut arrêté une semaine plus tard.
 
      Mrs. Davis invita son ami à venir prendre un café. Il refusa, en faisant remarquer qu'il était déjà 2h20. A ce moment, la voiture de police s'éloigna, puis la Ford Galaxie démarra : parvenu à leur niveau, le conducteur klaxonna furieusement pour indiquer qu'il n'avait pas la place de passer. Mrs. Davis se hâta de sortir. Elle remarqua que le conducteur de la Ford était un jeune homme brun. Debout sur le trottoir, elle regarda son ami repartir, suivi par le jeune homme qui ne tarda pas à doubler avant de poursuivre sa route à vive allure, derrière la voiture de police.

Angoisse
    
    
Quelques minutes plus tard, Mrs. Davis quitta son appartement pour aller promener son chien dans le parc. Elle vit trois voitures garées là : celle de Bobby Violante, celle de Tommy Zaino et un " van " Volkswagen. Sur le chemin du retour, peu après, elle vit un homme brun portant un blouson de jean qui s'éloignait des voitures. Il lui lança un regard qui l'inquiéta, aussi se hâta-t-elle de rentrer.
     L'homme marchait avec le bras droit tenu raide contre le flanc, comme s'il portait un objet dans sa manche. Elle remarqua qu'il ressemblait au conducteur de la Ford Galaxie.
 


 
Le procès-verbal qui permit l'arrestation de Berkowitz.

 
     Ce n'est que deux jours plus tard - le mardi 2 août 1977 - que Mrs. Davis parla à deux amies de ce qu'elle avait vu et du jeune homme brun qui l'avait dévisagée furieusement en la croisant. Rongée par l'angoisse, elle n'avait pas prévenu la police car elle craignait que le Fils de Sam ne veuille éliminer un témoin capital.














" A ce moment-là
(celui de l'agression contre
C.Freund et J.Diel), je pense que ça ne me faisait plus grand chose,
parce que je m'étais convaincu
que c'était bon de le faire...
et que le public voulait
que je le fasse " 

DAVID BERKOWITZ
    
    
Quand Mrs. Davis raconta à ses amies l'anecdote de la contravention sur la Ford, celles-ci se rendirent compte qu'il y avait peut-être là un indice crucial permettant d'identifier le Fils de Sam. D'autre part, Cacilia Davis était peut-être déjà en danger : si ce jeune homme était le Fils de Sam, alors il saurait qu'une dame promenant un petit chien blanc l'avait vu.

La   déposition
    
    
Mrs. Davis s'étant finalement laissé convaincre, ses amies téléphonèrent à la police. L'inspecteur Joseph Strano, qui se rendit chez Mrs. Davis pour recueillir sa déposition, se montra très intéressé par l'épisode du jeune homme au regard furieux, mais beaucoup moins par la Ford Galaxie jaune et son conducteur.
     Après tout, il semblait peu probable que le Fils de Sam eût klaxonné dans une zone urbaine - ce qui constitue une infraction - avant de filer à toute allure derrière une voiture de police. En outre, l'agression avait eu lieu après que Mrs. Davis eût quitté le parc, à 2h33 - la Ford avait quitté les lieux environ un quart d'heure auparavant.
     Tommy Zaino avait décrit le tueur comme un homme aux longs cheveux blonds, alors que le conducteur de la Ford avait les cheveux bruns et courts.
     Pour toutes ces raisons, le rapport de Strano ne suscita guère de passion au sein du détachement Oméga. Pourtant, Mrs. Davis s'agitait de plus en plus. Elle avait parlé aux policiers car elle craignait que le Fils de Sam ne se lançat à la recherche d'une femme au petit chien blanc, et on ne prêtait apparemment aucune attention à ses déclarations.
     Lorsque Strano l'interrogea une deuxième fois, elle menaça de prendre contact avec les médias. Strano répliqua que selon la police du quartier, aucune contravention n'avait été émise cette nuit-là. Comme elle insistait, il fit venir un dessinateur de la police pour réaliser un portrait de l'homme, puis l'emmena dans les magasins afin d'y trouver un blouson de jean semblable à celui que portait l'individu croisé dans le parc.
     Il était important de savoir si des contraventions avaient été dressées la nuit du crime. Si tél était le cas, cela prouvait que Mrs. Davis avait été dans le secteur au bon moment, et que son signalement du jeune homme méritait d'être pris au sérieux.
     La recherche des procès-verbaux se poursuivit, sans hâte particulière toutefois - après tout, le tueur était un homme blond conduisant une Volkswagen jaune. Le 9 août - soit près de dix jours après l'agression - les procès-verbaux concernant quatre voitures furent enfin retrouvés.
     Trois véhicules furent rapidement éliminés : il ne s'agissait pas de Ford Galaxie jaunes. Le quatrième, immatriculé 561-XLB, appartenait à un certain David Berkowitz, domicilié au 35, Pine Street, dans le quartier de Yonkers.

L'avancée   décisive
    
     Un enquêteur, James Justus, procéda à quelques vérifications au sujet de Berkowitz. Il appela le poste de police de Yonkers, et parla à une standardiste appelée Wheat Carr. Il lui annonça qu'il travaillait sur l'affaire du Fils de Sam, et qu'il s'intéressait à un certain David Berkowitz. A sa grande surprise, la jeune femme s'exclama :
          " Oh non, oh non ! "
          " Qu'y a-t-il ? " demanda Justus. " Vous le connaissez ? "
     Il fut plus étonné encore lorsque l'opératrice lui dit qu'elle croyait que Berkowitz était le Fils de Sam.
 
SES ORIGINES
 
 
    Enfant illigitime, abandonné et adopté,
David Berkowitz fut un garçon timide, gâté et solitaire. Le ressentiment qu'il éprouvait au fond de lui-même ne fit surface - avec des conséquences horribles - qu'après ses retrouvailles avec sa mère naturelle.
 
    
 
     Richard David Berkowitz était un enfant illégitime. Sa mère, Betty Broder, avait décidé de l'abandonner afin qu'il soit adopté. Betty, née dans une famille juive, avait épousé à l'âge de dix-neuf ans un Italo-Américain du nom de Tony Falco. Six ans après leur mariage, il la quitta pour une autre femme. 
      En 1947, Betty eut une liaison avec un  homme marié, Joseph Kleinman, qui travaillait dans le secteur de l'immobilier. Lorsqu'elle lui annonça qu'elle était enceinte, il lui répondit que si elle voulait continuer à le voir, il lui fallait se débarasser de l'enfant.
     Lorsque Pearl mourut d'un cancer, David, qui avait quatorze ans, fut profondément affecté. En 1969, Nathan et David déménagèrent pour s'installer dans la Co-op City du Bronx, quartier réputé paisible, mais qui bientôt devint dangereux, du fait des bandes d'adolescents qui terrorisaient la population.
     Les résultats scolaires de David s'effondrèrent, et il parut soudain désorienté. Adolescent, il se montrait timide et avait des rapports difficiles avec les filles. Nathan Berkowitz se remaria en 1971. David ne s'entendit pas avec sa belle-mère et la fille de celle-ci, aussi décida-t-il de s'engager dans l'armée.
 

 
   Après une année passée en Corée, David Berkowitz adopta la foi
baptiste.

 
     A son retour, en 1974, son père fut peiné de voir qu'il
reniait le judaïsme et professait une nouvelle foi religieuse.
     La vie devint si pénible à la Co-op City que David ne tarda pas à s'installer dans son propre appartement, au 2151,
Barnes Avenue, dans le Bronx. La solitude l'amena alors à
rechercher ses véritables parents. 
    Les archives de l'état civil lui apprirent que son vrai nom était Richard Falco, né à Brooklyn. A l'aide d'un vieil
annuaire téléphonique, il parvint à retrouver sa mère et sa soeur. Il laissa un message dans la boîte aux lettres de sa mère. Quelques jours plus tard, celle-ci l'appela.
    Les retrouvailles furent chargées d'émotion. Il fit aussi

la  connaissance de sa soeur Roslyn - alors âgée de trente-sept ans - et ne tarda pas à être le bienvenu dans la maison qu'elle partageait avec son mari et ses enfants.  
      David avait trouvé une " famille " ; il paraissait tout à fait  heureux.

      Dans les premiers mois de 1976, ses visites à sa mère et à sa soeur se firent de plus en plus rares et brèves. Sa soeur s'inquiétait des maux de tête dont se plaignait David. En février, il avait déménagé à New Rochelle, chez Mr. et Mme. Cassara. Deux mois plus tard, il quitta son logement de façon impromptue pour s'installer à Pine Street, dans le quartier de Yonkers.
     Le 29 juillet, Donna Lauria, première victime du Fils de Sam, fut tuée devant l'appartement qu'elle occupait avec sa famille.


     LES SOUCIS D'UN PERE

En 1976, il devint évident pour Nathan Berkowitz ( ci-contre )
que son fils adoptif avait besoin de soins psychiatriques.
David, qui vivait dans un lugubre studio du Bronx,
s'enfonçait de plus en plus dans l'isolement.

En 1975, David Berkowitz écrivit à son père pour lui
indiquer combien sa vision du monde s'était
assombrie. Six mois plus tard, le Fils de Sam
tuait sa première victime.


 
 
4          L'ARRESTATION

 
 L'année de folie meurtrière va prendre fin alors que la police
établit le lien entre une contravention pour stationnement
interdit et la plainte d'une famille terrorisée par un voisin.
Cependant, six personnes sont mortes.
    
     La famille de Wheat Carr avait des raisons de connaître David Berkowitz : il avait lancé des bombes incendiaires contre leur maison, tiré sur leur chien, leur avait envoyé des lettres anonymes et les avait accusés de se livrer au culte de Satan.
     Deux mois plus tôt, le 10 juin 1977, le père de Wheat Carr, Sam, reçut un appel téléphonique d'un habitant de New Rochelle, sur le golfe de Long Island. Cet homme, qui s'appelait Jack Cassara, voulait savoir pourquoi il lui avait envoyé une carte de voeux lui souhaitant bon rétablissement après sa chute du toit. Cassara n'était tombé d'aucun toit, n'était même jamais monté sur son toit.
     Sam Carr se déclara tout aussi perplexe et invita son interlocuteur à venir le voir pour discuter de l'affaire. Les Cassara se rendirent au 316, Warburton Avenue, à Yonkers, chez les Carr ( à vingt minutes de voiture ) et se présentèrent à Sam Carr, un petit homme chauve. Après avoir étudié le message, celui-ci leur apprit qu'il avait lui-même reçu des lettres bizarres, qui se plaignaient de son chien Harvey, un labrador noir.
 
    Des mois auparavant, Berkowitz avait tiré sur le chien de Sam Carr.
 
     Un mois et demi plus tôt, le 27 avril, un individu avait pénétré chez lui et tiré sur Harvey. Le chien s'était remis, mais la police n'avait pas réussi à retrouver l'origine des message anonymes.
     Au mois d'octobre précédent, on avait lancé un cocktail Molotov par une fenêtre de sa maison, mais Sam Carr était parvenu à éteindre l'incendie avant qu'il n'ait commis des dégâts. 
     Un voisin avait par ailleurs été en butte à des insultes proférées par téléphone et par courrier. A la veille de Noël 1976, on avait tiré des coups de feu dans une fenêtre de sa maison et tué son berger allemand.  Curieusement, l'illustration de la carte reçue par les Cassara représentait un berger allemand.
     Inquiets et de plus en plus perplexes, les Cassara regagnèrent leur domicile ; lorsqu'ils apprirent à leurs fils ce qui s'était produit, ce dernier eut une idée.
     L'année précédente, ils avaient loué une chambre au-dessus de  leur garage à un certain David Berkowitz, qui s'était plaint de leur berger allemand et avait décampé brutalement après quelques semaines, sans même réclamer les deux cents dollars qu'il avait versés en dépôt. 
 
     Mrs. Cassara consulta l'annuaire téléphonique, où elle trouva un David Berkowitz, domicilié au 35, Pine Street, à Yonkers. Elle appela Sam Carr : " Est-ce que Pine Street se trouve près de chez vous ? "
     " Juste au coin de la rue ", répondit-il.
     Persuadé désormais que David Berkowitz était l'homme au cocktail Molotov et le tueur de chiens, Carr avertit le commissariat du quartier. Les policiers lui demandèrent s'il possédait des preuves tangibles : il dut admettre que non. On lui expliqua alors que faute de preuves, il était impossible d'agir.
 
Injures
 
     Un autre voisin de Berkowitz s'était plaint de recevoir des lettres anonymes. Il s'agissait de Craig Glassman, agent de la police du comté, qui habitait l'appartement situé au-dessus de celui de Berkowitz.

  Craig Glassman montre deux lettres de menaces envoyées par Berkowitz. Les enquêteurs établirent immédiatement le lien entre ces lettres et celles reçues par Sam  Carr - les références à Satan étaient les mêmes - mais le groupe Oméga n'en fut  informé que tardivement.
 
     Le 6 août 1977 - soit une semaine après le meurtre de Stacy Moskowitz -, quelqu'un mit le feu à un tas d'ordures devant la porte de Glassman. Ce dernier parvint à éteindre les flammes, puis il prévint la police, à qui il montra aussi deux lettres anonymes reçues peu de temps auparavant. 
     Leur auteur paraissait penser que Glassman était un espion placé dans son immeuble par Sam Carr, et accusait Glassman comme les Carr d'appartenir à un goupe d'adeptes de la magie noire, agissant contre lui.
     Le policier qui examina la lettre reconnut immédiatement l'écriture comme étant celle de l'homme au sujet duquel il procédait à des  vérifications : David Berkowitz.
     Dans toute autre ville que New York, ces indices auraient suffi à entraîner l'arrestation de Berkowitz, qui aurait assurément été suspecté d'être le Fils de Sam. Mais New York compte un pourcentage inhabituellement élevé de psychotiques paranoïaques ; n'importe lequel d'entre eux aurait pu être le " tueur au .44 ", ce qui explique le retard mis à informer le détachement Oméga du comportement bizarre de Berkowitz.
 
" Oui, les démons sont réels.
Je les ai vus, j'ai senti leur
présence, et je les ai
entendus "

DAVID BERKOWITZ, dans son journal tenu en prison
    
 
     Lorsque les enquêteurs du groupe Oméga furent informés de la situation par l'inspecteur Justus, ils ne mirent aucune hâte à appréhender Berkowitz. Ils étaient à la recherche d'un homme aux cheveux blonds conduisant une Volkswagen jaune, et les policiers de Yonkers leur apprenaient que Berkowitz ne répondait pas à ce signalement. Il fallut attendre le mercredi 10 août 1977 pour que les inspecteurs Ed Zigo et John Longo soient finalement envoyés à Yonkers.
 

 
   La nuit du meurtre de Stacy Moskowitz, le policier Michael Cataneo  ( ci-contre au premier plan ) dressa la contravention qui allait  conduire à l'arrestation de Berkowitz pour les crimes du Fils de Sam.

     Zigo repéra la Ford de Berkowitz, garée devant l'immeuble de Pine Street, et jeta un coup d'oeil par la vitre arrière. Sur le siège arrière était posé un sac de toile d'où dépassait la crosse d'un fusil. Il n'y avait rien d'illégal à cela - à New York, il n'est pas même requis de déclarer la possession d'un fusil - mais Zigo ouvrit néanmoins la porte pour examiner le Commando Mark III semi-automatique, formidable machine à tuer ; une arme inhabituelle pour un citoyen ordinaire et respectueux des lois.
      Puis Zigo examina la boîte à gants : il y trouva une enveloppe portant l'adresse de l'inspecteur Timothy Dowd, responsable du détachement Oméga. Cette enveloppe contenait une lettre menaçant d'attaquer à Long Island. Zigo se précipita sur le téléphone le plus proche : " Je crois que nous le tenons " souffla-t-il au brigadier James Shea, du groupe Oméga.

 
 Le battage médiatique qui entoura l'affaire du Fils de Sam ne cessa pas avec son arrestation, comme en témoigne la une du New York Post du 5 décembre 1977 : au-dessus d'une photographie pleine page de Berkowitz dans son lit de l'aile carcérale du Kings County Hospital figurait ce gros titre, imprimé en rouge : SAM DORT.
     Une double page intérieure montrait d'autres photographies de Berkowitz en prison, prises par un garçon de salle avec un équipement fourni par le Post. Les policiers furent outrés, d'autant plus qu'eux-mêmes ne pouvaient plus accéder librement à la chambre de Berkowitz. Finalement, un reporter du nom de Jim Mitteager, qui avait servi d'intermédiaire pour le compte du New York Post, fut inculpé de corruption de fonctionnaire - puis acquitté.

" Je suis Sam "
    Six heures plus tard, David Berkowitz - jeune homme brun, rondelet, au visage angélique - quittait l'immeuble du 35, Pine Street. Il monta dans sa Ford.
    Quelques instants après, on frappa à la fenêtre de sa voiture : Berkowitz se trouva face au canon d'un pistolet. " Ne bouge pas ! ", cria l'agent de la police judiciaire, William Gardella, qui s'était rendu sur les lieux. " Police ! " Berkowitz, apparemment peu impressionné, lui adressa un sourire hilare.
    De l'autre côté de la voiture, l'officier John Falotico ouvrit la porte, braqua son revolver de calibre 38 sur la tempe de Berkowitz et lui donna l'ordre de sortir. Berkowitz s'exécuta, puis posa les deux mains sur le toit de la voiture.
     " Qui êtes-vous ? " demanda Falotico.
     Berkowitz adressa derechef son sourire juvénile au policier, puis répondit :
     " Je suis Sam ".

 
 Berkowitz fut arrêté au volant de sa voiture, dans laquelle les policiers trouvèrent un fusil, une mitraillette et des munitions.
 
     Dans les locaux du 1, Police Plaza, Berkowitz avoua de bon coeur être l'auteur de tous les crimes du Fils de Sam, ainsi que celui des lettres. Il expliqua que l'ordre de commettre les meurtres lui avait été donné par son voisin, Sam Carr, et que ces ordres lui avaient été transmis par son chien démoniaque, Harvey.
     Des voix sataniques l'avaient accompagné lors de ses chasses aux victimes, pour lui dire ce qu'il avait à faire. Il se montrait si obligeant, si coopératif, que l'interrogatoire ne dura qu'une demi-heure. Après douze mois d'efforts, Oméga tenait enfin son homme.
     Berkowitz plaida coupable pour tous les crimes qui lui étaient reprochés : il fut condamné à trois cent soixante-cinq années de prison.
     L'officier Joseph Coffey, qui avait procédé au premier interrogatoire, devait résumer ainsi son sentiment : " J'ai pitié de lui. Ce gars-là est un putain de légume. "
 
       En prison, Berkowitz fut pris d'une véritable obsession épistolaire. Il avait découvert que le public était tout prêt à correspondre avec le Fils de Sam. Dans une lettre, il donna un aperçu de la manière dont fonctionne l'esprit d'un criminel. " Il y aura toujours des tueurs, parce que tout individu dont l'esprit est occupé par la mort et la destruction aura toujours la garantie de bénéficier d'une importante publicité et d'attirer un public disposé à lui prêter attention lorsqu'il aura recours à des actes antisociaux par besoin de reconnaissance ou pour toute autre raison. "

UN ESPRIT PERTURBE :
 
     L'écriture de David Berkowitz révèle un homme à l'intelligence limitée, mais capable de simuler habilement. Il éprouve du ressentiment à l'égard de son passé, ainsi sans doute qu'un sentiment d'emprisonnement émotionnel. Il souffre fréquemment d'agitation intérieure et de confusion des émotions.

     Voici une inscription trouvée dans l'appartement de Berkowitz :

    





Salut !
Je suis Mr. Williams
et je vis dans ce trou
J'ai plusieurs enfants
et je suis entrain d'en faire
des tueurs.

Attendez qu'ils grandissent.

Mes voisins,je n'ai aucun respect
pour eux, je les traite comme
de la merde.

Sincèrement.

Williams.





 
     
     Document autographe rédigé en prison : 




Je ne suis jamais heureux

Je suis plutôt triste

Très souvent, je pleure quand
je suis seul dans ma cellule

Je suis très nerveux

Je n'arrive jamais à me détendre

Je vais faire une dépression nerveuse

Au secours je suis possédé !

Je dors mal

J'ai envie de hurler

Il faut me tuer

Des démons me tourmentent

Je n'y arriverai pas







5             REVELATIONS



David Berkowitz déclara avoir agi seul, mais un journaliste
convaincu de l'existence de plusieurs tueurs se lança dans une
enquête qui le conduisit sur la piste d'une secte satanique.
    
    
L'affaire du Fils de Sam semblait close. La police avait arrêté le tueur, qui avait déclaré avoir agi seul. Pourtant, certaines contradictions demeuraient. Le témoin de l'ultime meurtre, Tommy Zaino, avait décrit le tueur comme un homme aux longs cheveux blonds. Or, Berkowitz avait les cheveux courts et bruns. Cacilia Davis, qui avait identifié Berkowitz, l'avait rencontré quelques minutes seulement avant que les détonations ne retentissent dans le parc.
     A ce moment, il s'éloignait du parc. D'autre part, que dire de l'homme blond qui avait bondi au volant d'une Volkswagen jaune et avait failli percuter une autre voiture ? Si Berkowitz avait porté une perruque pour certaines des attaques, il était beaucoup plus grand que l'homme blond décrit par les témoins.
     Ces anomalies n'échappèrent pas à un jeune journaliste, Maury Terry, qui les releva dans les comptes rendus des journeaux. Né à Yonkers, Terry étudia les meurtres du Fils de Sam avec un intérêt passionné. Pour autant qu'il pût en juger, il était impossible que Berkowitz ait été l'auteur de l'agression contre Stacy Moskowitz et Bobby Violante, à moins que Tony Zaino et Mrs. Davis ne se soient trompés. Terry les interrogea tous deux : ils confirmèrent leur récit.

Révélations
     
    
Mrs. Davis lui fit aussi des révélations qui n'avaient pas été publiées. Son ami et elle avaient vu Berkowitz quitter le quartier en klaxonnant. Il était peu probable qu'un homme porteur d'un revolver Bulldog .44 recherché ait eu envie d'attirer l'attention sur lui.
     Terry interrogea les témoins qui avaient vu la Volkswagen et son conducteur blond. Tous confirmèrent leurs déclarations. Il semblait qu'il y ait eu deux hommes. Bien sûr, il était possible que les témoins se soient trompés : la plupart des personnes à qui Terry exprima ses doutes estimèrent que tel était en effet le cas. Pourtant, plus Terry étudiait l'affaire, et plus il lui paraissait certain que Berkowitz n'avait pas agi seul.
     Il ne faisait aucun doute que Berkowitz était bien l'homme qui avait tué la première victime, Donna Lauria ( le signalement fourni par Jody Valente concordait pleinement ), mais il ne ressemblait en rien au hippie blond ou à l'homme qui avait tiré sur les deux lycéennes devant leur porte. Les aveux de Berkowitz regorgeaient d'inexactitudes. 
     Un autre problème se posait. Berkowitz assurait n'avoir jamais rencontré Sam Carr, l'homme dont le " chien démoniaque " lui ordonnait de commettre les meurtres - ce que Sam Carr confirma : bien que sa maison fût visible depuis l'appartement où logeait Berkowitz, il n'avait jamais entendu parler de ce dernier avant que les Cassara ne lui apprennent l'existence de leur excentrique ex-locataire. Pourtant, Berkowitz était apparemment si obsédé par Sam Carr qu'il avait choisi de se faire apppeler " le Fils de Sam ".
     Sam Carr avait deux fils, John et Michael, qui tous deux haïssaient leur père. Lorsque Terry apprit que le surnom de John Carr était " Wheaties ", il se rappela avoir déjà vu ce nom dans la lettre expédiée par le Fils de Sam au journaliste Jimmy Breslin : " John "Wheaties", violeur et étouffeur de fillettes ". John Carr était de toute évidence à même de démêler une partie des fils de cette affaire embrouillée.
     Le désir qu'avait Terry de s'entretenir avec lui devint plus fort encore lorsqu'il apprit que Carr avait les cheveux blonds et raides, et que son allure était celle d'un " hippie ".
 
" Les démons me
protégeaient. Je n'avais
rien à craindre de la police "

DAVID BERKOWITZ, après son arrestation

 
  John Carr naquit à Yonkers ( Etat de New York ), le 12 octobre 1946. Elevé dans la religion catholique, Carr passa douze ans dans l'US Air Force, et servit notamment en Corée. De retour aux Etats-Unis en 1972, il fut stationné près de Minot, dans le Dakota du Nord, avant d'être  exclu de l'armée en 1976, pour toxicomanie
semble-t-il - il est avéré qu'en 1976-77 il fut  hospitalisé à trois reprises à la suite d'overdoses. John Carr était un dealer, et un grand buveur.
     La police découvrit que Carr était présent à New York lors de quatre - et probablement cinq - des huit agressions perpétrées par " le Fils de Sam ", y compris celles dont furent victimes Joanne Lomino et Donna DeMasi. Or, il ressemblait étonnamment au portrait-robot établi par la police.
     A la fin de janvier 1978, Carr se rendit en voiture de Minot à New York - dans l'intention semble-t-il d'y rester pour une longue durée. Pourtant, deux semaines plus tard il téléphonait à son amie, Linda O'Connor, restée à Minot, pour lui dire que la police le recherchait. Le 14 février, il rentra à Minot en avion. Il y ouvrit un compte bancaire, loua une boîte postale et se rendit à la base de l'US Air Force pour s'enquérir du versement d'une pension d'invalidité qu'il recevait à la suite d'une blessure reçue durant son service : ce n'étaient guère là les actes d'un homme envisageant le suicide. 
     Deux jours plus tard, il mourut d'une balle tirée dans la bouche.

    
Terry reçut alors une information qui le glaça d'effroi. Berkowitz paraissait nourrir une obsession des chiens, et en particulier des bergers allemands. Or, à Walden, dans l'Etat de New York ( à une heure de voiture de Yonkers ), on avait retrouvé quatre-vingt-cinq bergers allemands et dobermans écorchés, l'année des meurtres du Fils de Sam.
     D'autres chiens martyrisés avaient été découverts dans le secteur de Yonkers, dans le parc Untermeyer. L'adolescent qui rapporta ce fait à Terry ajouta qu'un groupe d'adorateurs du Diable organisait des cérémonies dans les bois voisins. Terry avait déjà étudié divers indices sataniques dans les lettres du Fils de Sam. Ces nouveaux éléments laissaient penser que Berkowitz avait participé aux rites sanguinaires d'une secte satanique.


   

 
     Le corps de John Carr fut découvert en février 1978, une balle dans la tête ; le nombre " 666 " était inscrit sur sa main avec du sang.
 
     Les policiers rejetèrent la thèse de Terry. Pour le journaliste, le fait d'entrer en contact avec John Carr devint une véritable idée fixe. En octobre 1978, il retrouva enfin sa trace... mais trop tard. Carr était mort, dans une petite ville du Dakota du Nord, Minot. La mort fut attribuée à un suicide (Carr se serait tiré un coup de fusil dans la bouche ; le fusil était à côté du cadavre, dans la chambre de son amie), mais les policiers de Minot penchaient plus volontiers pour la thèse du meurtre.
     Sur la plinthe à côté du corps, des lettres - qui semblaient être S.S.N.Y.C. - avaient été tracées avec le sang de Carr. Il semblait que Carr eût été rossé, et que, tandis que son ou ses assassins allaient chercher un fusil, il fût parvenu à griffonner le message, avant qu'ils ne reviennent l'achever d'une balle dans la bouche. Les lettres " S.S.N.Y.C. " évoquaient immédiatement les mots " Son of Sam, New York City ".

 
Des chiffres sanglants
    
    
Lorsque Terry apprit que les chiffres " 666 " avaient été inscrits dans le sang sur la main de Carr, il ne douta plus d'avoir affaire à une secte satanique. Ces chiffres symbolisent en effet le nombre de la Bête, objet de la prophétie de la Révélation ; ils furent aussi pris pour pseudonyme par le célèbre défenseur de la magie noire, Aleister Crowley. L'enquête de la police de Minot avait également révélé les liens de John Carr avec un groupe occulte, ainsi que le fait qu'il connaissait David Berkowitz. 
     Son amie rapporta que lorsque la nouvelle de l'arrestation du Fils de Sam avait été donnée à la télévision, Carr s'était exclamé : " Oh merde ! ".
     Dès lors, les investigations de Terry commençèrent à attirer sérieusement l'attention. Le District Attorney de Queens, John Santucci, en fut si impressionné qu'il annonça la réouverture de l'enquête.

Occultisme
    
    
En 1975, David Berkowitz logeait dans un appartement de Barnes Avenue, dans le Bronx. Un soir, alors qu'il se promenait devant son immeuble, il avait engagé la conversation avec un jeune toxicomane féru d'occultisme. Il s'agissait de Michael Carr, le frère de John Carr. Il invita Berkowitz à venir avec lui à une fête où devaient également se trouver des membres d'un cercle d'adeptes de la sorcellerie, auquel appartenait aussi John Carr, " Les Vingt-Deux Disciples de l'Enfer ", celui-là même dont le nom était mentionné dans la lettre adressée à Breslin. C'est ainsi que Berkowitz avait ultérieurement emménagé à Yonkers, à moins de 200 mètres de chez Michael Carr.
     Ce dernier se trouvait désormais au coeur de l'enquête. Le problème consistait à mettre la main sur lui.

 

 
 
     Mais une fois encore, Terry allait arriver trop tard. Au petit matin du 4 octobre 1978, la voiture de Michael Carr percuta un réverbère à 120 kilomètres à l'heure, alors qu'il se dirigeait vers Manhattan. Il n'y avait aucune trace de dérapage, et sa soeur, Wheat, fut convaincue que Michael avait été assassiné. On eût dit qu'il avait été poussé hors de la route, ou qu'un coup de feu avait fait éclater un pneumatique de la voiture.
     C'est alors que le témoin le plus inattendu vint apporter de nouveaux éléments. Peu après la mort de Michael Carr et l'annonce par Santucci de la réouverture de l'enquête, David Berkowitz écrivit à un prêcheur californien :
     " Je ne sais vraiment pas comment commencer cette lettre, mais à un certain moment, j'ai été membre d'un groupe occulte. Comme j'ai juré de garder le secret ou d'encourir la mort, je ne peux pas révéler le nom de ce groupe... ce groupe s'adonnait à un mélange de pratiques sataniques qui comprenaient les enseignements d'Aleister Crowley et d'Eliphaz Levi. Il était ( il est toujours ) fasciné par le sang... Ces gens ne reculent devant rien, pas même le meurtre. " 
     Comme la plupart des lettres rédigées par Berkowitz en prison, celle-ci paraît remarquablement sensée. En fait, en février 1979, Berkowitz convoqua les journalistes pour annoncer que ses récits concernant le chien de Sam Carr et les voix démoniaques étaient pures inventions. A l'évidence, cela ne suffit pas à prouver qu'il était sain d'esprit. Plus convaincantes sont ses lettres à Maury Terry, qui contiennent des déclarations susceptibles d'être vérifiées. Il affirmait que l'état de sa chambre au moment de son arrestation - les lettres démentes, le trou dans le mur - résultait d'une soigneuse préparation, qui visait à appuyer la thèse de la démence.
     Une semaine avant son arrestation, Berkowitz avait enlevé de son appartement son lit, son canapé, son bureau, sa coûteuse chaîne stéréo et sa vaisselle, ainsi que la plupart de ses vêtements. Les meubles avaient été chargés dans une camionnette de location ( Berkowitz indiqua où se trouvait le garage du loueur ) puis déposés devant l'entrepôt de l'Armée du Salut à Mount Vernon. Berkowitz précisa même le coût de la location de la camionnette ( il connaissait en outre le montant du dépôt exigé ), et déclara que les inscriptions sur le mur avaient été rédigées à ce moment-là.

Confirmations
    
    
Terry entreprit de vérifier ces déclarations. Le loueur de véhicules se trouvait bien là où l'avait dit Berkowitz, les prix indiqués étaient corrects, tout comme le signalement du propriétaire du garage. La voisine de Berkowitz confirma que le trou dans le mur avait été percé deux jours avant l'arrestation du Fils de Sam, et que les coups avaient fendillé le plâtre de son appartement.
     Les messages délirants inscrits sur les murs l'avaient tous été avec le même marqueur.   L'entrepôt de l'Armée du Salut était bien situé là où l'avait annoncé Berkowitz.
     Berkowitz fit une autre déclaration digne d'intérêt. Peu après le début de la série de meurtres, il était allé passer un entretien d'embauche dans un chenil. Le salaire était faible, mais il dit : " J'étais rétribué d'une autre façon, certains avaient besoin de chiens ! Je crois que vous comprenez ce que je veux dire ! " 
     Une fois encore, les vérifications effectuées par Terry montrèrent que Berkowitz disait la vérité.
     La remarque la plus importante sans doute - et aussi la plus sinistre - contenue dans les lettres de Berkowitz était la suivante : " Appelez le bureau du shérif de Santa Clara ( en Californie )... Demandez leur... ce qui est arrivé à ARLISS [sic] PERRY. "
 

Arliss Perry ( en médaillon ) fut victime d'un assassinat rituel. Berkowitz affirma qu'une secte satanique opérant sur la côte ouest des Etats-Unis était impliquée dans ce meurtre.
 
     Terry ne tarda pas à découvrir la réponse : le 13 octobre 1974, une jeune fille appelée Arliss Perry avait été assassinée dans d'horribles circonstances dans l'église de l'université de Stanford. Les investigations de Terry eurent tôt fait de révéler que Berkowitz connaissait au sujet de ce meurtre peu médiatisé des faits qui n'avaient jamais été publiés. De plus, Berkowitz avait envoyé à l'une de ses correspondantes une photo d'une autre fille, découpée dans un journal, accompagnée d'un commentaire soulignant sa ressemblance avec Arliss Perry.
     Cette ressemblance était bien réelle, mais les seules photos d'Arliss Perry publiées par les journeaux dataient de l'époque où elle était lycéenne ; or, son " look " était alors tout à fait différent. On peut donc estimer que Berkowitz avait vu des photographies d'Arliss Perry morte, et savait donc qui l'avait tuée.
     Selon Terry, la jeune fille avait été victime d'un groupe d'adorateurs de Satan opérant sur la côte ouest.
      Les nouveaux éléments recueillis par Terry s'inséraient dans un cadre cohérent, et tendaient à prouver que David Berkowitz n'avait commis que trois des meurtres attribués au Fils de Sam, ceux de Donna Lauria, Alexander Esau et Valentina Suriani. Terry avait noté que certaines des agressions avaient été commises avec une impitoyable efficacité, alors que d'autres - telles que celles de Carl Denaro, Donna DeMasi et Salvatore Lupo - témoignaient d'une étrange incompétence.
     Selon un informateur, la personne qui avait tiré sur les deux lycéennes, était en fait une femme appartenant à la secte démoniaque. Donna Lauria avait été tuée parce qu'elle connaissait l'existence de cette secte, Christine Freund parce qu'elle avait contrarié l'un de ses membres. L'assassin de Stacy Moskowitz était John Carr, et ce meurtre avait été filmé en vidéo, c'est pour cette raison que le tueur avait choisi une voiture rangée sous un lampadaire, plutôt que celle de Tommy Zaino, garée dans un endroit sombre.
 
Sataniques
 
     Terry parvint même à connaître le nom du leader de la secte satanique à New York, Roy Alexander Radin, personnage important du show business qui s'était installé en Californie en 1982 ; mais une fois de plus, Terry n'apprit cela que trop tardivement : Roy Radin fut assassiné en Californie le vendredi 13 mai 1983. On retrouva son corps dans la Vallée de la Mort, une bible souillée ouverte à côté du cadavre.
     Les indices recueillis par Maury Terry et exposés dans un livre tendent à montrer que Berkowitz n'a pas agi seul.
     En outre, ils indiquent que si John Carr, Michael Carr et Roy Radin sont morts, d'autres membres des " Vingt-Deux Disciples de l'Enfer " sont encore bien vivants, et en liberté. Le livre de Terry s'achève par la description de meurtres récents, qui sembleraient prouver que la secte est encore active.

 
DENOUEMENT
 


  
Le 10 juillet 1979, David Berkowitz fut victime d'une agression dans le quartier de haute sécurité de la prison d'Attica. Un codétenu lui porta un coup de rasoir qui lui fit une entaille allant du côté gauche de la gorge jusqu'à la nuque. Si la coupure avait été légèrement plus
 profonde, il n'aurait pas survécu.
Berkowitz refusa de dire qui avait tenté de le tuer. Plus tard, il dit que cette tentative de meurtre avait
 été inspirée par le groupe " occulte " auquel il avait appartenu, qui souhaitait - tardivement - s'assurer de son silence.











 
   Moins d'un an après sa condamnation, Berkowitz donna une conférence de presse dans sa prison d'Attica, pour indiquer que ses déclarations concernant Sam Carr et sa " possession " étaient mensongères. Ultérieurement, il affirma s'être procuré le revolver en sachant avec précision ce qu'il voulait en faire, et que ses actes de violence avaient pour cause sa rancune à l'égard des femmes.
     Après l'arrestation du Fils de Sam, l'immeuble de Berkowitz devint un lieu de pélerinage pour un public avide de sensations. Les visiteurs dérobèrent les poignées des portes, découpèrent des fragments de moquette, et allèrent jusqu'à gratter et recueillir la peinture de la porte de Berkowitz. Au milieu de la nuit, des voix criaient dehors : "David, sors !" En résumé, il s'agissait là d'un remarquable exemple de ce que Bertolt Brecht décrivait comme le syndrome du "héros criminel". L'appartement de Berkowitz resta vide, et un quart des locataires de l'immeuble déménagèrent, bien que le propriétaire ait changé le numéro de 35 en 42, Pine Street, afin d'induire en erreur les chasseurs de souvenirs.
 

Vidéos en français: http://dai.ly/9HQ4rq
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